Abstract

This paper deals with the politicisation of the so-called Bat? Trakyal? (members of the Turkish speaking minority in Western Thrace, Greece)in Turkey. The network of their associations is connected to ?politics? in both senses of the word: firstly, as the conduit by which collective awareness and involvement led to the construction of the Turkish nation-state; and secondly, in the sense of the climate of political competition which allows leaders of associations to benefit from individuals? ambitions of social progression. This paper aims to establish the connection between the professed apolitical nature of these associations, and their leaders? true actions and intentions. It focuses more specifically on the Zeytinburnu and Bursa branches of the Solidarity Association of Turks from Western Thrace. My objective is to demonstrate how in both of these branches of the BTTDD, the leading actors in the association have made a foothold in local public and political life, through the connections that they maintain with local business owners, and also the local power structure ? in particular, the local Chief of Police and the Party of Justice and Development.

Texte intégral

Les réflexions qui suivent prennent place dans le cadre d?une thèse dont l?un des axes porte sur l?émigration des ?musulmans? de Thrace occidentale1, sur la politique migratoire turque à leur égard, et sur les modalités de leur insertion politique et sociale en Turquie. Or le meilleur moyen de prendre contact avec ces migrants, ou leurs descendants, est de se rendre dans les différentes antennes de l?association qui les représente : l?Association de solidarité des Turcs de Thrace occidentale (Bat? Trakya Türkleri Dayan??ma Derne?i, BTTDD)2. Les développements présentés ici sont nés de la volonté d?élaborer un raisonnement sociologique en réponse aux contradictions observées dans le cadre de ces enquêtes de terrain, effectuées principalement à l?association de l?agglomération de Bursa, et à celle du quartier de Be?telsiz à Zeytinburnu (un arrondissement d?Istanbul). Pourquoi le rapport des acteurs associatifs à la chose politique est-il aussi ambivalent ? Il n?est jamais dissimulé, mais paré des atours du patriotisme, grâce à un discours qui d?une part insiste sur le rôle de la Thrace occidentale dans la ?cause nationale? (millî dava) et qui, d?autre part, fustige la lutte politique partisane. Pourquoi a contrario, dans certaines associations, les dirigeants peuvent-ils se permettre de transgresser le principe de neutralité politique requis par la loi sur les associations (se reporter sur ce point au texte introductif du dossier) en faisant la promotion d?un parti politique au sein de l?association ? Et pourquoi, en dépit de ces principes rhétoriques et juridiques, la hiérarchie interne au réseau associatif des Bat? Trakyal? est-elle fonction du degré d?insertion des associations qui le composent, à l?échelle locale, dans le système institutionnel et politique ?

[2] L?objet de cet article est en somme de dépasser le discours de convenance des acteurs sur l?extériorité qu?entretiennent les associations de Bat? Trakyal? vis-à-vis du jeu politique partisan. Il s?agit de cerner les différentes modalités selon lesquelles ces acteurs parviennent à positionner leur association en ?contrechamp du jeu politique?, c?est-à-dire à ?constituer des groupes sociaux réunis autour de causes non politiques mais susceptibles néanmoins de peser sur les enjeux électoraux et partisans?3 (Fretel 2004 : 46). L?argumentation aura pour arrière-plan l?hypothèse suivante : il existe une corrélation entre la taille et le rayonnement d?une association (association d?agglomération ou de quartier) et le profil de ses dirigeants (notable ou simplement personne de référence, en fonction des deux types identifiés infra), et entre cette première équation et la plus ou moins forte intégration de l?association aux structures du pouvoir (locales ou nationales). On suppose également que, en fonction de son insertion dans des espaces sociaux différenciés et de l?étendue de son champ de compétences (à l?échelle d?un arrondissement ou d?une agglomération), le type d?activités et les fonctions de l?association, la pratique politique de ses dirigeants ainsi que les réseaux mobilisés varient.

[3] Il s?agit en somme d?une réflexion sur la politisation des associations de Bat? Trakyal?, qui dissociera le rapport de ses membres au politique ? désignant aussi bien l?ensemble des référents symboliques et discursifs marquant l?allégeance à la nation, que les institutions étatiques productrices ou garantes de ces codes ? et à la politique en tant que champ d?affrontement à finalité électorale des partis politiques. Ce parti pris se comprend en référence à la définition et aux précisions que donne Jacques Lagroye sur les processus de politisation (2003 : 5) : ?Il s?agit là des formes et des voies d?une conversion, celle de toutes sortes de pratiques en activités politiques. [?] Comme en retour, la politisation peut désigner l?infinie diversité de cette conversion sur les acteurs et les activités apparemment les plus éloignés du jeu politique, les plus étrangers à ses règles et à ses enjeux, au point que leur légitimité soit parfois attachée à la préservation revendiquée de ce qui les en sépare?4. Inopérante d?un strict point de vue théorique, car factice et généralement normative (Lagroye 2003 : 360)5, cette dichotomie a néanmoins ici un intérêt heuristique en ce qu?elle permet d?appréhender l?apparente contradiction entre discours et pratiques, et ainsi de mieux saisir les interactions entre acteurs associatifs, politiques et institutionnels.

[4] Dans les faits, la structure associative des Bat? Trakyal? a d?étroites connexions avec le politique ? facteur d?intégration collective à la nation turque ? comme avec la politique. Ses dirigeants bénéficient de ces connexions, dans le cadre de stratégies individuelles d?ascension sociale et/ou politique s?appuyant sur un système de relations qui occulte ou euphémise les affrontements partisans. Or les pratiques notabiliaires liées au terreau hem?ehri ont été, en soi, peu étudiées car la figure du notable dans les sciences sociales turques est ?marquée du sceau de l?illégitimité?, en référence à un mode d?organisation sociale jugé archaïque (Massicard 2004).

[5] Dans une première partie, nous présenterons le contexte historique et politique dans lequel se sont développées la BTTDD et ses antennes : ayant une vocation d?intermédiaire du pouvoir tout autant que d?association de pays, elle est marquée par un positionnement idéologique qui reprend les thèmes nationalistes tout en prenant soin de se démarquer de l?extrême droite. Puis nous nous intéresserons aux relations entre le siège et ses antennes, ce qui nous donnera l?occasion de présenter plus précisément les deux associations qui ont servi de cadre à cette enquête, et les caractéristiques sociologiques de leurs dirigeants. Un profil dominant a été identifié, pour chacune des deux associations, qui caractérise les acteurs reconnus comme référents au sein de chacune des structures : à Bursa c?est le capital économique et social, caractéristique du notable, qui prime ; à Zeytinburnu c?est le capital universitaire et la stature morale, les acteurs ne disposant pas des ressources nécessaires pour s?affirmer comme notables. La seconde partie sera consacrée aux activités folkloriques des associations, qui sont autant de manifestations d?allégeance nationale ; et aux rapports entretenus avec les services de l?Etat qui interviennent dans la gestion de la population bat? trakyal? en Turquie, particulièrement la préfecture de police. La troisième partie fera apparaître les stratégies et pratiques politiques différenciées des figures dominantes identifiées dans chacune des associations. Nous nous efforcerons de montrer comment ces acteurs associatifs sont parvenus à intégrer le marché politique local, et de mettre en avant les liens qu?ils entretiennent avec l?AKP6 et les entrepreneurs locaux.

[6] Créée en 1946, la BTTDD était à l?origine chargée d?organiser l?assistance aux réfugiés fuyant la Grèce au moment de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre civile (1946-49). Elle revendique aujourd?hui la présence de 750 000 Turcs de Thrace en Turquie, chiffre qui inclut le nombre total de migrants depuis les années 1930 et les citoyens turcs nés de parents ou grands-parents bat? trakyal?, d?après l?acception turque du memleket (endroit d?où l?on vient, berceau du lignage paternel). Il est dans les faits extrêmement difficile de quantifier l?émigration car, officiellement, l?Etat turc l?a toujours découragée. Hormis durant la période dite d?émigration libre de 1952 à 1966, depuis les années 1930 jusqu?à la suppression de l?obligation de visa pour les ressortissants européens7, les flux transfrontaliers illégaux ont été constants.

[7] La BTTDD compte aujourd?hui quatorze antennes à travers la Turquie8, créées pour la plupart dans les années 1990 ; la dernière en date a été inaugurée à Konya au cours de l?été 2004. S?y ajoutent deux clubs de football à Bursa et Zeytinburnu, et deux fondations (la Fondation de Thrace occidentale pour la recherche, l?éducation et la construction de mosquée ; la Fondation de Thrace occidentale pour l?éducation)9, à Zeytinburnu et Bak?rköy (un autre arrondissement d?Istanbul). D?après son organe de presse La Voix de la Thrace occidentale, la BTTDD a en outre des relais en République turque de Chypre Nord (RTCN), à Munich et Londres ; elle entretient en outre une étroite collaboration avec la Fédération européenne des Turcs de Thrace occidentale, qui compte une trentaine d?associations en Allemagne et au Royaume-Uni (Hersant 2002 et 2005). La BTTDD et ses antennes bénéficient du statut d?association d?utilité publique. Légalement, ce statut n?implique pas forcément que les associations concernées soient financées par l?Etat ; selon Ya?ar Nar? (1999) pourtant, la BTTDD reçoit, en vertu de ce statut, des subventions du gouvernement, distribuées de manière peu transparente. Ces informations sont nuancées ou démenties, de façon parfois contradictoire, par les acteurs associatifs qui se réfèrent notamment au dogme de la ?société civile?, dont les ?organisations? (toplum sivil örgütleri, qui se traduit plutôt en français par organisations non gouvernementales) ne sauraient être financées par l?Etat10.

[8] Quoi qu?il en soit les moyens financiers dont dispose la BTTDD sont considérables, comme l?atteste le fait que les assemblées générales et autres réunions publiques se tiennent depuis plusieurs années dans des hôtels de luxe (Eresin à Topkap? ou Pera Palas à Beyo?lu) ; ou encore l?affrètement d?une centaine de bus à destination de la Thrace à l?occasion des élections législatives grecques de mars 2004, ayant transporté gratuitement environ 10 000 électeurs. Quelles que soient la réalité et l?importance du financement public, les éléments les plus significatifs semblent être la capacité des associations à mobiliser d?importantes sommes d?argent au sein du groupe de hem?ehri11, et leur insertion dans des circuits économiques de grande envergure, par l?intermédiaire des notables locaux.

[9] Mentionnons la difficulté à obtenir des informations sur la trajectoire des acteurs associatifs. Étant donné le caractère largement clandestin des flux migratoires en provenance de Thrace occidentale jusqu?à la fin des années 1980, l?absence de politique migratoire turque, et la prégnance du discours de la minorité opprimée ? teinté d?hostilité à la Grèce ? nos interlocuteurs étaient parfois mal à l?aise face à nos questions. S?intéresser aux modalités de passage de la frontière et aux problèmes de statut juridique des Bat? Trakyal? est légitime tant que cela permet de dénoncer les discriminations grecques à leur égard ; mais les interlocuteurs deviennent méfiants lorsqu?il s?agit de la gestion de cette population par la ?mère patrie?, dont la politique vise à en maintenir une frange dans un vide juridique pour des raisons stratégiques (voir infra).

[10] Voici, brièvement, ce que l?on peut dire du réseau associatif bat? trakyal? : créées à partir de la fin des années 1960, les premières antennes de Zeytinburnu, Küçükçekmece, Gaziosmanpa?a (trois arrondissements d?Istanbul), et Bursa ont été fermées à l?issue du coup d?État du 12 septembre 1980 ; le siège de l?association a quant à lui dû mettre ses activités en sommeil. Ces antennes ont été de nouveau autorisées à partir de la fin des années 1980 seulement, et le mouvement de création de nouvelles associations s?est accéléré dans la décennie suivante. Les acteurs associatifs préfèrent passer sous silence la période d?inactivité consécutive au coup d?Etat et insister sur la continuité de la représentation du groupe.

[11] Il semble que la création de ces antennes réponde en partie à une volonté politique en raison de deux enjeux essentiels liés à l?organisation de la présence bat? trakyal? en Turquie. Le premier concerne l?impératif de gestion des migrants et demandeurs d?asile (jusqu?aux années 1980) en provenance de Thrace occidentale, dans laquelle la BTTDD, en tant que médiateur, a joué un rôle de premier plan. Les services de la préfecture de police ont pu s?y appuyer pour recenser et contrôler cette population, en retour la structure associative avait un pouvoir de négociation qui garantissait une certaine marge de man?uvre pour contrer la stratégie gouvernementale d?installation des réfugiés (voir infra ?Les liens avec l?administration?). On peut ainsi envisager un lien entre le développement des antennes (notamment à Istanbul) dans les années 1990 et la nécessaire gestion de l?afflux de migrants de l?après crise de Chypre (1974).

[12] Le second impératif est de constituer un vivier de ?compatriotes? mobilisables autour des thèmes définis par la BTTDD, qui occupe une place particulière dans le dispositif de promotion des intérêts de la Turquie au sein ?monde turc?. Rappelons qu?en 1982 fut créée à Chypre une Association de solidarité des Turcs de Thrace occidentale et de Chypre (Bat? Trakya ve K?br?s Türkleri Dayan??ma Derne?i) ; d?initiative manifestement gouvernementale (il n?y a jamais eu d?émigration significative des Bat? Trakyal? à Chypre), cette association jumelle était dirigée par un Chypriote proche de Rauf Denkta?12, Fikret Alasya. Le sujet est désormais tabou ? car politiquement incorrect ? et nombre de nos interlocuteurs nient qu?une telle association ait existé13. Aujourd?hui, l?organisation et ses antennes sont un vecteur efficace de mobilisation en faveur de la présence turque en Thrace occidentale, comme l?a montré le succès de l?opération menée au moment des élections législatives grecques de mars 2004 : une centaine de bus, affrétés par la BTTDD, et ses antennes ont emmené gratuitement aux urnes, au départ de plusieurs grandes villes de Turquie, les Bat? Trakyal? de nationalité grecque.

[13] Par ailleurs, le rôle d?interlocuteur des acteurs étatiques que tient la BTTDD implique d?une part que le siège de l?association contrôle au moins partiellement les initiatives périphériques, et d?autre part qu?elle touche et mobilise le plus large public pour conserver son rang. À Istanbul, particulièrement, le souci de quadrillage du territoire urbain par l?entremise des associations de quartier est à mettre en rapport avec l?objectif de représentativité du groupe : gardons à l?esprit la logique de concurrence dans laquelle se trouvent les associations de Turcs des Balkans, notamment en termes de visibilité. Contrairement à d?autres associations regroupant des populations originaires de régions kurdes et/ou alévi, dont l?allégeance à la nation est sujette à caution ? d?autant que leur est reprochée une affiliation réelle ou supposée à des partis d?extrême gauche ?, les associations de Bat? Trakyal? ont pour vocation d?être le partenaire et l?interlocuteur de l?Etat. En contrepartie, toute mobilisation à caractère politique menée en dehors du contrôle associatif et du répertoire d?action homologué (sur le mode de la concertation et du partenariat) est délégitimée14. Les associations ?historiques? de Zeytinburnu, Gaziosmanpa?a, Küçükçekmece et Bursa (créées avant 1980) sont au c?ur du dispositif de mobilisation de la BTTDD15.

[14] Si la structure de la BTTDD est hiérarchique ? dans la mesure où le siège, en tant que centre de décision politique, supervise et coordonne les activités à caractère public ? les différentes associations n?en ont pas moins une vie et un mode de fonctionnement en partie autonome de celui du siège qui, lui, n?est pas un lieu de sociabilité. Leur rayonnement et leur sphère de compétence (quartier ou agglomération), de même que la fréquence de leurs rapports et leur subordination ou non à la BTTDD, sont liés au terreau social dans lequel naissent ces associations, et surtout à la personnalité de leurs dirigeants.

[15] D?après le contenu des revues proches de la BTTDD, depuis les années 1960, on peut supposer que son rôle de médiateur lui est aussi reconnu en raison des prises de position de ses dirigeants, qui ont toujours été conformes à l?idéologie officielle. La réappropriation des intérêts turcs et des théories du nationalisme turc (notamment ce qu?on appelle le panturquisme) par certains des acteurs de la BTTDD est illustrée entre autres par les rapports entretenus avec l?institution militaire, qui joue en Turquie un rôle politique de premier plan, tout en ayant un réel ancrage social (Bozdemir 1983 ; ?nsel 2004). Les revues Thrace occidentale16 et La Nouvelle Thrace occidentale17 tenaient dans les années 1970 et 80 un discours militariste et belliciste ? largement édulcoré aujourd?hui ? qui faisait écho aux préoccupations de la nation et de l?armée turques, notamment au sujet de la question chypriote. La Nouvelle Thrace occidentale a d?ailleurs pour président de son comité éditorial, depuis 2003, le général à la retraite Veli Küçük, dont le nom a été cité dans le cadre de l?enquête liée au scandale de Susurluk18. Le fondateur de la revue, Süleyman Sefer Cihan, n?hésite pas à qualifier le général Küçük ? dont les grands-parents étaient originaires des Balkans ? de ?passionné? des ?Turcs de l?extérieur?19. Cihan se targue par ailleurs d?avoir avec Rauf Denkta? (ancien président de la République turque de Chypre Nord) une ?relation père-fils?20. Au moins jusqu?au coup d?Etat de 1980, à la façon assez caractéristique des pamphlets panturquistes, les propos tenus dans ces publications étaient virulents en général à l?encontre des ?Grecs? (Rumlar), d?Istanbul, de Chypre et de Grèce, et viscéralement anticommunistes ; on y trouvait par exemple le compte-rendu des activités de l?Association de lutte contre le communisme (Komünizmle Mücadele Derne?i). Jacob Landau (1995) classe d?ailleurs la revue Thrace occidentale ? publiée jusqu?en 1989 ? parmi les organes de diffusion de l?idéologie panturquiste. Mentionnons encore les manifestations des années 1980 organisées par la BTTDD en signe d?hostilité au Patriarcat et aux Grecs d?Istanbul, relatées par la revue Thrace occidentale, et cautionnées (ou du moins tolérées) par la préfecture de police21. La ligne de la BTTDD a évolué par la suite, probablement en corollaire au discrédit croissant du panturquisme ?dur? incarné par le MHP d?Alparslan Türke?22. Alors que les violents affrontements des années 1970, auxquels mit fin le coup d?Etat, opposaient extrême gauche et extrême droite (dont les Loups Gris, faction appartenant au MHP), les différents mouvements impliqués furent considérés comme une menace pour la nation turque, mais le panturquisme devint une quasi idéologie d?Etat (Copeaux 1997). Le changement de registre est perceptible aujourd?hui dans La Voix de la Thrace occidentale (publiée depuis 1987), organe officiel de la BTTDD : beaucoup moins vindicatif que ses prédécesseurs, elle concentre ses articles sur la Thrace occidentale et n?aborde plus les questions kurde et arménienne. Quant au propriétaire et rédacteur en chef de La nouvelle Thrace occidentale, il a été limogé de la BTTDD à la fin des années 1980, vraisemblablement en raison de ses liens avérés avec l?extrême droite (voir biographie)23.

[16] L?arrière-plan idéologique évoqué se traduit politiquement par un ancrage à droite de la BTTDD. Après le coup d?Etat du 12 septembre 1980, et particulièrement dans les années 1990, la rhétorique s?appuyant sur le mythe de la nation en danger et sur l?image de la ?mosaïque turque?, à préserver à l?intérieur et à l?extérieur des frontières, est devenue le socle commun du discours politique des partis de gouvernement. L?association des Turcs de Thrace occidentale participe, selon nos interlocuteurs, de la ?cause nationale? (millî dava), ce qui la place en quelque sorte au-dessus des partis. Cela leur permet d?expliquer que leur association n?ait pas été interdite à la suite du coup d?Etat du 12 septembre 1980 : la lutte des Turcs de Thrace occidentale pour leurs droits est associée aux intérêts de la nation turque. Du discours de nos interlocuteurs, traversé de rumeurs, ressort l?idée que la ?mère patrie? et son armée ont de tout temps protégé les Turcs de Thrace24.

[17] Par ailleurs, leur rapport au politique s?abrite derrière un lexique comportant des termes comme ?cause nationale? (millî dava), ?union et concorde? (birlik ve beraberlik), qui font partie de la phraséologie kémaliste, et ?se dévouer?, ?rendre service? (hizmet etmek) dont le substantif ?serviteur? (hizmetkâr) prend parfois une connotation sacrée (mücahit, le combattant)25. Les présidents d?associations et notables bat? trakyal? sont ainsi présentés comme des ?serviteurs? ou des ?combattants? de la cause turque en Thrace occidentale, une façon de rendre acceptable leur domination symbolique et sociale. Le discours officiel de la BTTDD joue ainsi constamment sur l?inscription dans la ?transcendance nationale? (Copeaux 2000), sur l?unanimisme contre le désordre, afin de légitimer un positionnement politique peu équivoque, et éventuellement de banaliser la participation de plusieurs de ses dirigeants à la compétition politique qui se ?dévouent? ainsi pour leurs hem?ehri.

[18] Pourtant, la vocation politique de la BTTDD n?est pas mise en doute lorsque la question n?est pas abordée frontalement : un professeur de l?Université d?Istanbul, membre fondateur de la fondation des Turcs de Thrace de Bak?rköy, expliqua ne pas avoir souhaité s?impliquer au sein de la BTTDD par peur de sanctions administratives26. La loi interdit en effet aux fonctionnaires toute activité à caractère politique ; leurs paroles indiquent en outre que les antennes de la BTTDD et les fondations ne semblent pas considérées comme des structures à caractère politique au même titre que le siège. Ou encore l?ancienne présidente de la fondation des Turcs de Thrace occidentale de Bak?rköy, qui fut également secrétaire générale de la BTTDD : selon elle, bien que celles-ci aient des activités similaires (par exemple l?octroi de bourses), la BTTDD est plus liée ?à la politique?27.

[19] Quoi qu?il en soit, les apparences sont maintenues coûte que coûte, au moins en ce qui concerne la compétition politique partisane. Lors de l?assemblée générale de la BTTDD, à quelques jours des élections législatives du 3 novembre 2002, le président a tout d?abord remercié et félicité, un par un, les candidats de chaque parti représenté, insistant sur le nombre de partis qui soutiennent la cause des Bat? Trakyal? (tous les partis de droite jusqu?au SP et au BBP étaient représentés, pas un seul à gauche du CHP)28. Mais lorsque est venu le moment de présenter les candidats bat? trakyal? à la députation, il les a nommés un par un sans mentionner leur étiquette politique, conformément au credo unanimiste en vigueur.

[20] Depuis les années 1990, les dirigeants de la BTTDD ont pourtant successivement investi le DYP puis l?AKP, deux partis de droite (populiste pour le premier, conservateur d?obédience musulmane pour le second), et plusieurs d?entre eux ont en retour été investis candidats lors des scrutins locaux et nationaux de 1995, 2002 et 2004 (voir encadré). C?est d?abord le DYP qui a parrainé ceux qui aujourd?hui briguent un mandat ou font partie des cercles rapprochés de l?AKP. Ce transfert d?un parti à l?autre ne doit rien à des déterminants idéologiques : le DYP et l?AKP ont pour point commun d?avoir été ou d?être les principaux partis au pouvoir depuis les années 1990 (seuls ou en ayant dominé les coalitions successives). Le fait de s?appuyer sur un parti correspond en général à une étape dans une stratégie d?ascension sociale, mais aussi dans ce cas précis, à une étape du développement de la BTTDD, car ce phénomène a débuté dans les années 1990.

L?engagement en politique des dirigeants associatifs bat? trakyal?

[21] Par ordre chronologique, Tahsin Saliho?lu, ancien président de la BTTDD, a été dans les années 1990 maire DYP de l?arrondissement d?Avc?lar (Istanbul). Puis Taner Mustafao?lu, président de la BTTDD à la fin des années 1990, a été candidat malchanceux du DYP (à Istanbul) lors des élections législatives de 2002. En 2004, il s?est présenté sous l?étiquette AKP à la mairie d?arrondissement de Bak?rköy, sans être élu. En 1995, Cavit Ça?lar, fut élu député du DYP à Bursa et a été membre de plusieurs gouvernements (se reporter à sa biographie infra) ; en 1996, après le scandale de Susurluk ayant éclaboussé son parti, il devient indépendant. Par la suite, avec ?ükrü ?ankaya ils ont fait partie des hommes d?affaires invités à participer au voyage officiel du Premier ministre Recep Tayyip Erdo?an (AKP) en Thrace occidentale, en mai 2004. Lors des élections du 3 novembre 2002, le président de l?association de Bursa, Mustafa Dündar, a été élu député de l?AKP ; il avait démissionné de la présidence une fois investi par le parti. Sans être candidate à un mandat électif, l?ancienne président de la fondation des Turcs de Thrace occidentale de Bak?rköy, séduite au début des années 1990 par la personnalité de Tansu Çiller ? qui incarnait alors la féminisation de la politique ? fut une des dirigeantes de la section DYP de l?arrondissement Bak?rköy.

[22] L?engouement de certains dirigeants de la BTTDD pour l?AKP s?inscrit dans un phénomène plus vaste, qui s?est traduit par le succès électoral de ce parti lors des élections législatives du 3 novembre 2002, puis au ?raz-de-marée? électoral des municipales du 28 mars 2004, auquel les dirigeants du parti eux-mêmes ne s?attendaient pas29. Cela n?en reste pas moins un système de cooptation au sein de l?appareil de parti le plus efficace, à un moment donné, dans la course au pouvoir. Il faut pourtant distinguer deux phénomènes : la BTTDD est suffisamment implantée comme interlocuteur institutionnel pour que ses dirigeants puissent convertir leur position en capital politique auprès des partis de gouvernement successifs ; pour autant la conversion de ce capital en succès électoral n?est pas automatique. Elle répond localement à d?autres déterminants, notamment les ressources du candidat, auxquels s?ajoute le facteur associatif qui peut faire la différence, mais ne suffit pas en soi. À titre d?exemple, le député Mustafa Dündar avait été placé en position non éligible (treizième) sur la liste de l?AKP : son inexpérience politique ne semblait pas pouvoir être compensée par sa position à la tête de l?association. Ce constat nous conduit à nous pencher sur le profil des dirigeants associatifs.

[23] Un premier élément d?analyse va être isolé, qui est la corrélation entre la personnalité des dirigeants et la ?sphère d?influence? de l?association. Nous prendrons l?exemple des associations de Bursa et Zeytinburnu afin de mettre en avant les modalités propres à chacune de mobilisation du groupe par ses dirigeants, en fonction d?objectifs politiques différents. La réalisation de ces objectifs s?accompagne dans les deux cas d?une volonté de prise en charge des différents aspects de la vie sociale des membres du groupe : les deux associations sont jumelées à un club de football ; les Bat? Trakyal? ont leur propre mosquée à Zeytinburnu et projettent de fonder une école privée.

[24] L?association située dans le quartier de Be?telsiz (arrondissement de Zeytinburnu), créée en 1968, a été la première antenne de la BTTDD. L?association est typiquement une association de quartier (mahalle)30, dont les membres habitent et travaillent dans le périmètre immédiat. Elle fonctionne comme une association de hem?ehri plus que de göçmen : ses membres sont non seulement bat? trakyal?, mais originaires pour la plupart d?entre eux du même village, ?ahin, dans la zone de peuplement pomaque au nord de Xanthi31 ; ils constituent de ce fait un sous-groupe au sein des Bat? Trakyal? et se désignent avant tout comme ??ahinli?32.

[25] Leur présence à Zeytinburnu remonte aux années 1950, elle est issue d?une filière migratoire classique, qui a abouti à des investissements familiaux33 et à un habitat structuré par les liens de parenté des migrants. On retrouve à Be?telsiz la trame de l?organisation villageoise, à travers l?endogamie ou la pratique des ?cérémonies du henné?34 et mariages, qui rassemblent tout le voisinage ? quel que soit le capital économique des familles invitantes ? et deviennent ainsi des événements à caractère public. Il faut entendre ici par endogamie le fait de se marier entre ?ahinli, mais pas forcément à l?échelle de Zeytinburnu : les alliances matrimoniales se font entre hem?ehri de Grèce, d?Allemagne et de Turquie, au gré des réseaux de parenté et alliances entre familles. Pour autant cette association ne fonctionne pas comme une association de village (voir Fliche 2005), dans la mesure où ses activités ont pour objectif la promotion du groupe dans son lieu de résidence, et non pas celle du village d?origine. Ce qui par commodité est nommé ?association? regroupe en fait trois structures : l?association proprement dite, la fondation qui gère la mosquée construite en 1989, et le club de football fondé en 2000.

[26] À Bursa, l?association est la seule antenne de la BTTDD pour toute l?agglomération, elle compte environ 2000 membres. À l?instar d?autres associations de Bat? Trakyal?, celle-ci se situe dans l?avenue Sad?k Ahmet35. Contrairement aux associations de quartier d?Istanbul qui fonctionnent comme des kahvehane, elle n?est pas un lieu de sociabilité, et le local est souvent vide en dehors des deux étudiantes qui en assurent le secrétariat. Il existe ici une réelle stratégie de communication : le site Internet de l?association arbore les logos de différents annonceurs bat? trakyal? et assure la promotion de l?AKP, tout en relayant les grands thèmes de la ?lutte? pour les droits des Turcs en Thrace occidentale. Le député Mustafa Dündar y tient des tribunes dans lesquelles il relate les congrès de l?AKP, ses propres interventions à l?Assemblée nationale, ou encore en y discutant les ?questions nationales? : le contentieux chypriote et l?enjeu européen qui lui est lié, le scandale que constitue selon lui la reconnaissance du génocide arménien, etc.36 L?association consacre une part importante de ses activités à l?assistance juridique aux Bat? Trakyal? : elle a en somme, à l?échelle de Bursa, les mêmes attributions que la BTTDD. On relève aussi un certain nombre d?actions caritatives (distribution de repas pendant le ramadan, achat de matériel pour l?hôpital de la ville), ou l?octroi de bourses par des chefs d?entreprise à des étudiants bat? trakyal?, sur le mode du parrainage.

[27] L?étude des trajectoires des intermédiaires37 permet d?identifier les ressources38 des différents types d?entrepreneurs associatifs, et de mettre en lumière des événements a priori extérieurs à la vie associative, mais qui éclairent les rapports de celle-ci aux institutions locales et nationales. Deux figures prédominent, qui correspondent à deux types de ressources et de légitimité sociale. Il s?agit dans les deux cas d?acteurs qui assurent l?interface entre leurs hem?ehri et les autorités ; l?échelle à laquelle se joue cette médiation, et les pratiques sociales auxquelles elle donne lieu, varie en fonction du profil rencontré. Les acteurs identifiés à Zeytinburnu correspondent schématiquement à la première figure, tandis que ceux de Bursa se retrouvent dans la seconde.

[28] La première figure de cette typologie est ce que nous appellerons une ?personnalité de référence?, c?est-à-dire une personne instruite ? ?éduquée? selon le terme communément employé en Turquie39 ? ou simplement détentrice d?un savoir sur la question bat? trakyal?, acquis par engagement et expérience au sein du réseau associatif, en Allemagne et en Turquie. Ce profil correspond à une trajectoire où la socialisation au sein d?une structure associative et la capacité de mobilisation qui y est acquise sont aussi déterminantes que le capital économique et social initial (Fretel 2004 : 64). Dans ce cas de figure, le capital économique et social initial est en définitive relativement modeste puisqu?il ne permet pas en soi l?accès à la notabilité. Pour les acteurs qui correspondent à ce profil, l?engagement associatif permet d?optimiser le capital intellectuel et universitaire, ou éventuellement de capitaliser une première expérience de ce type vécue en Allemagne. Cet engagement procure prestige social et accès à des relations de pouvoir relatives ; il place les acteurs concernés en position de ?[fournir] l?accès à des ressources qu?ils ne possèdent ni ne contrôlent? (Massicard 2004).

Biographies succinctes de ?personnes de référence? à Zeytinburnu (Be?telsiz)

[29] L?ancien trésorier et président de l?association : Sezan (prénom fictif) a quitté le village de ?ahin en 1976, à l?âge de 11 ans, pour poursuivre sa scolarité secondaire en Turquie. Le quartier de Be?telsiz avait déjà été investi par les ?ahinli depuis la fin des années 1950 ; le père de Sezan y avait fait construire un bâtiment de cinq étages quelques années auparavant. Son grand-père a été maire de ?ahin pendant vingt ans ; quant à son frère aîné, il possédait jusqu?aux années 1990 un commerce prospère à Xanthi, il était l?un des donateurs réguliers de l?Union turque locale (?skeçe Türk Birli?i), ce qui lui a valu des mesures d?intimidation de la police grecque, et l?a finalement décidé à partir lui aussi pour Zeytinburnu. Sezan a étudié dans un lycée professionnel, puis a été admis à la faculté de droit de l?Université d?Istanbul grâce au quota de places réservées aux ?étrangers d?ascendance turque?. En, vertu de ses compétences en droit, et du fait qu?il soit un des premiers du quartier à être allé à l?Université, Sezan a longtemps été la personne de référence dans le quartier pour renseigner les ?ahinli sur leur statut juridique et leurs droits. À la fin de ses études, plutôt que de devenir avocat, il a préféré monter une affaire de broderie industrielle. Dans le quartier, la plupart des commerces et entreprises concernent le textile et sont gérés par des ?ahinli; Sezan avait les réseaux nécessaires et des débouchés tout trouvés. En tant qu??étranger d?ascendance turque?, il lui a suffi du permis de séjour auquel lui donnait droit son statut d?étudiant pour créer son entreprise (firma, sorte de société uninominale). La femme de Sezan est originaire du même village ; ses parents sont partis travailler en Allemagne dans les années 1970 (dans le cadre de l?accord d?envoi de main d??uvre avec la Grèce), où elle a vécu jusqu?à son mariage. Ils ont tous deux la nationalité grecque, or l?état civil grec a refusé de reconnaître leurs deux enfants comme ressortissants helléniques, jusqu?à ce que Sezan obtienne gain de cause devant les tribunaux. Après avoir été trésorier de l?association pendant six ans, Sezan l?a présidée entre 2002 et 2003, avant de renoncer à toute fonction de direction ; lui et sa famille font partie des contributeurs réguliers de l?association.

[30] Süleyman Sefer Cihan, fondateur du journal Yeni Bat? Trakya : il vit lui aussi à Zeytinburnu, mais le siège de son journal se trouve à Sultanahmet. En 1968, pendant la dictature des Colonels, il a été arrêté alors qu?il remplaçait l?enseigne de l?Union turque de Xanthi qui avait été enlevée sur ordre de l?armée. Il a été détenu pendant une semaine dans un centre militaire où il a subi des violences physiques, puis est parti en Allemagne, à l?âge de 29 ans. D?abord ouvrier à Berlin, il est ensuite devenu journaliste à Milliyet. Il est devenu ülkücü (militan d?extrême droite) à cette époque, développant des contacts avec le leader du MHP, Alparslan Türke?. Il a été membre de l?association des Turcs de Thrace de Berlin, la toute première des associations créées en Allemagne, en 1974. Cette association n?a pas vécu en raison de l?opposition violente entre les partisans de l?extrême droite turque, dont cet homme, et le président de l?association qui était membre du Parti Communiste grec 40. Cihan a été l?un des seuls Bat? Trakyal? d?Allemagne à se voir déchu de la nationalité grecque, cette procédure ayant été en revanche massivement utilisée à l?encontre de ceux qui émigraient en Turquie. Il a demandé l?asile politique et est arrivé en Turquie en 1978 en tant que réfugié. Il a fait venir clandestinement sa femme et ses enfants qui étaient restés en Grèce, et a obtenu la nationalité turque pour lui et sa famille au bout de quelques mois. Il a tout d?abord travaillé pour le journal Tercüman, puis a créé la revue La nouvelle Thrace occidentale (Yeni Bat? Trakya) en 1983, avec le soutien matériel du propriétaire de Tercüman, Kemal Il?cak. Il a poursuivi ses activités politiques en Turquie : membre du MDP41, Cihan a été en 1983 parmi les fondateurs de la section ANAP42 de l?arrondissement de Zeytinburnu. Il a rencontré Turgut Özal à l?occasion de l?inauguration de cette section, qui lui a confié quelques années plus tard (entre 1986 et 1990) la gestion de l?émigration (accueil et installation des réfugiés) en provenance de Bulgarie, avec un budget conséquent à l?appui. Cihan semble avoir été écarté du cercle des conseillers d?Özal après l?élection de celui-ci à la présidence de la République. Il est aujourd?hui proche de Do?u Perinçek et participe régulièrement aux manifestations de l???çi Partisi dans le centre ville d?Istanbul, pour protester contre ?l?abandon? de Chypre par la Turquie. Pour ce qui est de ses activités associatives, Cihan a été chargé des relations avec l?extérieur de la BTTDD puis a été limogé à la fin des années 1980, vraisemblablement en raison de ses liens avec l?extrême droite. Il a été parmi les membres fondateurs du club de football de Zeytinburnu en 1998, avant de s?en désengager en 2003 et que le club passe sous le contrôle de la BTTDD.

[31] Le président de la Fondation pour la recherche, l?éducation, et la construction de mosquée (Bat? Trakya Ara?t?rma, E?itim ve Cami Yapt?rma Vakf?) : Ergun (prénom fictif) a appris à lire et à écrire en utilisant l?alphabet arabe, dans une des écoles primaires de la minorité en Thrace occidentale (c?est seulement en 1954 qu?un accord entre la Grèce et la Turquie a entériné la reconnaissance du turc moderne et de l?alphabet latin). Ergun a obtenu son certificat d?école primaire cette même année ; en 1955, dans le cadre de la politique dite d?émigration libre (serbest göç), lui et sa famille ont obtenu la nationalité turque avant même d?avoir quitté le territoire grec, et sont venus s?établir à Istanbul. Une fois en Turquie, Ergun n?a pu s?inscrire à l?école car son certificat d?études avait été rempli en caractères arabes. Plutôt que de reprendre sa scolarité depuis le début, il a abandonné l?école et a fait divers petits boulots jusqu?en 1965 où il est parti en Allemagne, à Stuttgart, dans le cadre des accords de main d??uvre. Il y a créé, à la fin des années 1970, avec d?autres Bat? Trakyal?, une association familiale afin que les enfants ?turcs? de nationalité grecque puissent bénéficier eux aussi des cours dispensés par les instituteurs venus de Turquie. En 1982, il a décidé de rentrer avec sa famille afin de protéger ses enfants de la jeunesse allemande ?qui est finie?, selon ses mots. Il reste évasif au sujet de l?activité qu?il a exercée à son retour d?Allemagne, toujours est-il qu?il avait de solides économies, ce qui lui a permis de cesser rapidement de travailler. Il préside le vak?f de Zeytinburnu depuis 1989, et a également été impliqué dans celui de Bak?rköy entre 2000 et 2002. Ergun n?a pas pu retourner en Grèce pendant 44 ans ; c?est finalement grâce à ses fonctions au sein de la BTTDD qu?il a eu l?occasion de rencontrer ?smail Cem et Yorgos Papandreou lors d?un sommet diplomatique : le visa qui lui avait toujours été refusé lui a été accordé, dit-il, dans les trois jours.

[32] La seconde figure est celle du notable en tant que tel, homme politique ou homme d?affaires, auquel la reconnaissance sociale liée à son capital économique et social procure une supériorité ?naturelle?. Dans ce cas, l?engagement associatif sanctionne la réussite économique et sociale, s?inscrit dans le déroulement d?une carrière, sans en être le préalable. L?activité associative apparaît en revanche, pour les notables, comme un préalable dans la course au mandat électoral. Pour reprendre la distinction établie par Elise Massicard (2004), les personnalités correspondant à ce profil ont un pouvoir économique et une influence politique qui les place en position d?arbitre de l?allocation des ressources, mais aussi éventuellement en pourvoyeur de ces ressources. Elles ont les moyens de transmettre leur statut de notable (voir infra les biographies de ?ankaya et Ça?lar), celui-ci prenant la forme d?un patronage, au sens certes électoraliste, mais aussi dans un sens paternaliste.

Biographies succinctes de notables à Bursa

[33] ?ükrü ?ankaya, homme d?affaires : ?ükrü ?ankaya est probablement parmi les principaux pourvoyeurs de fonds du réseau associatif, même s?il est impossible d?obtenir des informations précises à ce sujet ; il aurait par le passé fait don de fortes sommes d?argent, et cessé ses libéralités à l?époque des démêlés judiciaires qui l?ont impliqué lui et son neveu Cavit Ça?lar, ces dernières années. En 1973-74, il présida le club de football Bursasport. Jusqu?à son décès le 11 octobre 2005, il était toujours parmi les membres honoraires du conseil d?administration de ce club. Il fut en 1974 le fondateur de l?association de Bursa, qu?il présida jusqu?en 1989. Durant cette période, il présida également le club de football des Turcs de Thrace dont il resta ensuite le président d?honneur. À la fin des années 1990, il a fait partie des membres fondateurs du vak?f de Bak?rköy. Il a fait fortune dans le textile, et est aujourd?hui président du conseil d?administration de la holding Nergis, qui détient notamment le journal et la télévision locaux Olay, ainsi que la chaîne NTV. ?ankaya vient d?une riche famille de Komotini et a bénéficié, avant l?édification de son empire, d?un apport familial conséquent : il arriva en Turquie avec suffisamment d?argent pour vivre un an sans travailler ; puis pendant ses cinq premières années à Bursa sa famille paya son loyer avant de lui faire construire une maison. En 1950, il vient en Turquie ?par ses propres moyens?43; son père avait un ami grossiste de tissus dans le marché couvert de Bursa, c?est là qu?il commença ses démarches pour trouver un emploi de commis. Il fut hébergé dans un premier temps par Mustafa Balc?, alors président du prestigieux club de football Bursaspor. Il débuta dans les affaires comme intermédiaire entre tisserands et grossistes, puis il fonda sa propre entreprise en 1959, en s?associant avec son ancien employeur et avec un comptable ; il bénéficia à l?époque d?une donation de son beau-frère (le père de Cavit Ça?lar). En 1961, à la mort de celui-ci, il plaça Ça?lar en apprentissage dans la vente de textile auprès d?un de ses clients, à Istanbul. En 1968, après avoir racheté une fabrique, il monta une société à capitaux mixtes, Aksoylar. Peu auparavant, il avait également créé une société à responsabilité limitée, Uygunipek, au nom de Ça?lar en l?associant, sur le papier, à un de ses amis. Au retour du service militaire, Ça?lar a commencé à y travailler, sous la houlette de son oncle qui dans les faits contrôlait la firme. Aujourd?hui, les deux hommes associés ont 12 000 employés répartis dans quinze entreprises, et font travailler en sus 6 000 ouvriers extérieurs, sur une grande partie du territoire turc. Le chiffre d?affaires de la holding Nergis en 2003 était de plus de 600 millions de dollars.

[34] Cavit Ça?lar, homme d?affaires : il a présidé le club de football des Bat? Trakyal? et celui, beaucoup plus prestigieux de Bursaspor, de 1981 à 1986. Il a financé la campagne électorale de Süleyman Demirel dans les années 1990 et a été ministre d?Etat dans les gouvernements de Çiller et Demirel. Il a fait bâtir une mosquée dans le quartier de Küplü P?nar, quartier construit pour les ouvriers de l?usine de produits laitiers Süter, le plus grand industriel local. Ça?lar a d?ailleurs racheté sa villa après le décès de celui-ci, acte symbolique marquant son ambition de devenir le nouveau patron local. On dit de lui qu?il possédait la moitié de la ville dans les années 1990. Il a été élu député de Bursa au sein du DYP en 1995, puis est devenu député indépendant après le scandale de Susurluk en 1996, qui a entaché le DYP et sa présidente Tansu Çiller, alors Premier ministre. Il a été à l?origine d?un scandale financier, qui a éclaté en 2001 et a contribué à déclencher la crise politique de février de la même année, ayant elle-même engendré un cataclysme économique dont la Turquie se relève seulement aujourd?hui. Accusé d?abus de bien sociaux (emniyeti suistimal) dans une affaire où étaient également mis en cause son fils et son oncle ?ankaya, il a fui aux Etats-Unis puis est rentré après avoir bénéficié d?une amnistie. En avril 2005, Ça?lar, ?ankaya et leurs fils respectifs ont été condamnés à trois ans et dix mois de prison, et à une amende de près de 190 millions de nouvelles livres turques (environ 100 millions d?euros)44. Ça?lar s?est trouvé mêlé à deux autres affaires sulfureuses. La première, en 1998 : il fut victime d?une tentative d?assassinat de la part d?un chef mafieux Alaadin Çak?c? ; le mobile invoqué était la vente litigieuse d?établissements bancaires, et le règlement de compte concernait deux autres personnalités du DYP : le député Mehmet A?ar, impliqué par ailleurs dans le scandale de Susurluk, et le mari de Tansu Çiller. La seconde affaire, en 1999 : pour la capture d?Abdullah Öcalan (leader du Parti des Travailleurs du Kurdistan, PKK) à l?ambassade grecque de Nairobi (Kenya), l?avion privé de Ça?lar a été réquisitionné par les services secrets turcs, moyennant plusieurs centaines de milliers de dollars. Pris dans ses démêlés judiciaires, l?homme d?affaires s?était engagé à mettre son jet privé au service de l?Etat45.

[35] Mustafa Dündar, avocat, député de l?AKP : originaire du village de Drosia (Dündarl? en turc, département du Rhodope) où il est né en 1965, il est allé à l?école primaire à Komotini. En 1976, à l?âge de 12 ans, il a obtenu un visa pour poursuivre sa scolarité secondaire en Turquie ; il a été envoyé à Bal?kesir. Il a ensuite fait des études de droit à l?Université d?Istanbul, puis s?est établi à Bursa en tant qu?avocat indépendant. Il a obtenu la nationalité turque en épousant une Turque originaire de Bulgarie, après avoir renoncé par écrit à la nationalité grecque (comme cela se pratiquait couramment à l?époque). Il a été élu président de l?association de Bursa en 1996, puis a été réélu à deux reprises ; il a été l?initiateur du festival de lutte de Gündo?du (infra). Le député est laconique en ce qui concerne son engagement en politique : il affirme ne jamais s?être intéressé à la politique avant d?adhérer à l?AKP, malgré des sollicitations diverses, particulièrement en période d?élections municipales, liées à sa position au sein de l?association. Il a démissionné de la présidence de l?association quelques mois avant les élections législatives de 2002.

[36] Pour les deux types d?intermédiaire identifiés, le capital économique et social acquis par transmission familiale est un facteur discriminant dans la stratégie notabiliaire, quoique selon des ordres de grandeur différents : le capital d?un Sezan (Zeytinburnu) est dérisoire à côté de celui d?un ?ankaya (Bursa) qui, d?ailleurs, a pu transmettre ce capital et son statut de notable à son neveu Ça?lar. À Zeytinburnu, un tel capital permet l?accès à la présidence de l?association, comme c?est le cas de Sezan, mais l?envergure du dirigeant reste strictement locale ; la fonction associative assoit le prestige des acteurs impliqués, elle est un gage de leur reconnaissance sociale. Dans le cas d?Ergun, le capital économique et l?expérience associative acquis en Allemagne compensent l?absence de diplôme et de capital familial46.

[37] À Bursa, les trois personnages dont la biographie est présentée en encadré (anciens présidents de l?association et/ou du club de football) sont des personnalités d?envergure nationale. Le capital économique et social de ?ankaya lui a permis d?asseoir son autorité sur ses hem?ehri en étant membre fondateur puis président de l?association pendant quinze ans47. ?ankaya a dirigé tour à tour l?association et le club de football, dont il continue d?être président d?honneur ; Ça?lar est également président d?honneur du club de football48. Au-delà de toute affiliation partisane, et malgré les scandales financiers dans lesquels ils sont impliqués, l?empire des deux hommes est tel qu?ils continuent d?être soutenus par l?AKP, comme en atteste leur présence au sein de la délégation d?hommes d?affaires qui accompagnait le Premier ministre Erdo?an lors de sa visite officielle en Thrace occidentale, en mai 2004. Quelques semaines auparavant à Bursa, en pleine campagne pour les élections municipales de mars 2004, le journal local Olay, propriété de ?ükrü ?ankaya, faisait sa ?une? sur l?événement suivant : à l?occasion de l?inauguration du bureau de campagne du candidat AKP de l?arrondissement de Y?ld?r?m (Bursa), le ministre d?Etat Kür?at Tüzmen a visité l?entreprise Ye?im (du groupe Nergis, dont ?ankaya est actionnaire majoritaire), clamant l?admiration du gouvernement pour ce fleuron de l?industrie textile turque49.

[38] Le député Dündar possède en revanche des caractéristiques communes aux deux types de personnalité identifiés, même s?il présente plutôt le profil des acteurs rencontrés à Zeytinburnu. Plus exactement, il incarne un profil de notable plus proche de la définition proposée par Julien Fretel (2004) : sans capital familial ni position sociale dominante, il a dû se constituer un ?portefeuille relationnel? pour accéder au statut de notable. Au départ, le seul capital qu?il pouvait faire valoir était le prestige social lié à son diplôme et à sa position d?avocat. Pas plus au sein de l?AKP (il était en avant-dernière position sur la liste électorale) qu?au sein de son groupe de hem?ehri, il n?était destiné à une position de notable : en 1996, il fut élu laborieusement à la tête de l?association avec seulement trois voix d?avance sur son rival, et en 2000 il reçut une sévère mise en garde des membres du conseil d?administration de la BTTDD, choqués de ce que les hommes et les femmes aient été placés à des tables séparées lors du dîner de gala annuel de l?association de Bursa50. C?est l?adoption par Mustafa Dündar, suite à son élection, des pratiques notabiliaires en vigueur (voir infra) qui ont entériné son nouveau statut de notable.

[39] On testera dans la troisième partie de cette contribution la deuxième hypothèse proposée en introduction : à ces deux types de figures dominantes correspondent des pratiques politiques et niveaux d?action différents. L?un de ces niveaux est local, tourné vers le groupe afin d?y acquérir prestige et respectabilité ; l?autre est national, ouvert sur l?extérieur afin de gagner notoriété, réussite sociale et politique grâce à l?appui du groupe. Il convient de cerner dans un premier temps les modes de légitimation du groupe en termes d?allégeance nationale, et les relations avec les services et représentants de l?Etat. Ces relations sont, on l?a vu, intrinsèquement liées à la raison d?être de la BTTDD et de ses antennes ; elles peuvent se transformer en autant de soutiens pour des projets concernant le groupe de hem?ehri ou en période électorale.

[40] Pour nos interlocuteurs ? au sein des structures associatives comme hors cadre associatif ? être turc implique une allégeance aux principes kémalistes constitutifs de la République et de la nation turques. Ce patriotisme ordinaire en Turquie est d?autant plus marqué ici qu?il se définit en opposition à la politique grecque à l?égard des Bat? Trakyal?. Pour autant un tel discours occulte le travail de mobilisation mis en ?uvre par les associations pour entretenir ce sentiment patriotique et, réciproquement, inscrire les Bat? Trakyal? dans la transcendance nationale. Quant à la compétition politique partisane, elle est généralement présentée par les acteurs associatifs comme étant illégitime et contraire à leur lutte pour les intérêts supérieurs de la nation, voire potentiellement dangereuse, en référence notamment à la période de quasi guerre civile des années 1970 ? entre extrême gauche et extrême droite ? et au coup d?Etat du 12 septembre 1980.

[41] En somme, pour appréhender la cooptation sociale qui se joue au sein des associations de Bat? Trakyal? et le rôle éminemment politique de celles-ci (selon des modalités différentes aux plans local et national), il est nécessaire considérer le discours de la défense des droits, de l?identité et de la culture des Bat? Trakyal? en Grèce non pas (ou pas seulement) comme un ensemble de revendications mais comme un signifiant en soi. Ce discours, intangible depuis les années 1960, est en grande partie déconnecté de la réalité sociologique et politique contemporaine de la Thrace occidentale, ignorant l?ouverture réelle de la fin des années 1990 en Grèce (qui constitue une rupture de sens). Il s?agit en effet avant tout de la transmission d?un système de représentations spécifiquement turques sur le thème de la nation en danger, qui fait partie des codes à posséder pour s?assurer une position sociale et/ou politique.

[42] Il est important de souligner tout d?abord l?importance du rituel folklorique qui vise à inscrire symboliquement le groupe au sein de la nation turque, particulièrement à l?occasion des fêtes nationales. En Turquie comme ailleurs, les démonstrations folkloriques correspondent à l?émergence, voire à l?institutionnalisation de l?idée nationale, et d?un processus politique concomitant à l?échelle d?un pays ou d?une région (Öztürkmen 1998). On observe des constantes parmi les éléments du folklore bat? trakyal? : la démonstration d?un groupe folklorique d?enfants (venu exprès de Grèce pour les manifestations les plus importantes) ; la prestation de la chorale militaire ottomane d??negöl. Par ce rituel d?allégeance à la nation turque, et en référence à la guerre d?Indépendance, les Turcs de Thrace occidentale se placent symboliquement dans la transcendance nationale ; en même temps ils s?acquittent du droit d?entrée dans le champ politique turc. En effet, aucun acteur ne peut y avoir de place légitime sans constamment rendre le culte qui est dû à Mustafa Kemal et à la nation turque : c?est ce qu?Etienne Copeaux (2000) nomme le ?consensus obligatoire?. Même lors de rassemblements à caractère politique comme l?assemblée générale annuelle de la BTTDD, le rituel folklorique vise à replacer les Bat? Trakyal? dans l?imaginaire national turc, et du même coup à désamorcer le caractère polémique ou partisan que revêt la présence de nombreux dirigeants de partis politiques. Il est fréquent que les rassemblements festifs impliquant des Bat? Trakyal? soient organisés à l?occasion d?une des cinq célébrations officielles de la nation51, en collaboration avec les acteurs institutionnels locaux.

La fête du 19 mai à Zeytinburnu, 2003

[43] À l?occasion de la fête de la jeunesse et des sports, le 19 mai 2003, la BTTDD a organisé, en collaboration avec la municipalité de Zeytinburnu, une fête sur le terrain de sport jouxtant l?association. Pour les nationalistes turcs, l?Histoire commence le 19 mai 1919 avec le débarquement de Mustafa Kemal à Samsun, dans le but d?organiser la résistance nationale alors que l?Empire ottoman moribond avait été placé sous la tutelle des puissances étrangères52. Depuis quelques années, un rituel a été instauré à l?occasion de cette fête nationale : les dirigeants de la BTTDD rejoignent à ?psala (frontière gréco-turque) leurs homologues des associations de Thrace occidentale, qui leur remettent de la terre provenant du jardin de la maison natale d?Atatürk à Thessalonique. Après une halte à la préfecture d?Edirne, le président de la BTTDD a apporté cette terre au préfet de Samsun (il y a des variantes : en 2002, cette terre avait été offerte au préfet d?Istanbul), avant de se joindre aux festivités de Be?telsiz. Cette mise en scène a une forte charge symbolique et permet aux Turcs de Thrace de se réapproprier la figure mythique d?Atatürk ? souvent présentée d?ailleurs comme leur hem?ehri car né en Grèce ? et ainsi de s?inscrire dans la légitimité de la nation turque. La cérémonie a débuté par un défilé du groupe folklorique dans les rues du quartier. Le président de l?association et les mères des enfants accompagnent la parade. Puis la démonstration de danses débuta sur le terrain de football ; au premier rang étaient assises les personnalités de la BTTDD, qui se levèrent pour accueillir les invités de marque, parmi lesquels des fonctionnaires de la préfecture de police. Le fait d?organiser la manifestation autour de la prestation de jeunes danseurs permet de mobiliser leurs parents, de réaffirmer l?unité du groupe, en ajoutant aux accents patriotiques de cette fête une ambiance familiale qui en renforce la dimension émotionnelle. Le final du spectacle est constitué d?une chorégraphie ? toujours exécutée par les enfants ? mettant en scène une scène de combat à l?issue de laquelle un soldat meurt en embrassant le drapeau turc, qu?il tenait caché contre sa poitrine.

[44] Ce type de fête localisée et au public relativement restreint est souvent encouragé, comme lors de la fête de la victoire du 29 août 2004 (en commémoration de la victoire sur l?armée grecque en 1922 pendant la guerre d?Indépendance), à laquelle a pris part l?association de Zeytinburnu. Le gouvernement avait en effet demandé aux autorités locales (départements et municipalités) d?associer les acteurs de la ?société civile? à l?organisation de ces festivités patriotiques. Ces rassemblements festifs constituent de ce fait un moment idéal d?entretien des liens avec les acteurs institutionnels : lors de chacun d?entre eux on note la présence des responsables locaux des principaux partis politiques, et des membres de la préfecture de police. La collusion des dirigeants associatifs avec l?équipe municipale et les fonctionnaires de la préfecture de police prend alors la forme d?une allégorie de la Nation en raison du caractère sacré et consensuel de la cérémonie. La description ci-dessus du rituel du 19 Mai fait d?ailleurs apparaître le rôle du préfet (vali) dans cette célébration, dont il est un personnage en soi, en tant que destinataire de l?offrande symbolique par laquelle les Bat? Trakyal? se placent dans le giron turc en remettant au représentant de l?Etat de la terre de leur région d?origine.

Le festival de lutte de Gündo?du, juillet 2004

[45] Le festival de Gündo?du (Bursa) met en scène l?une des ?traditions? de la Thrace, à savoir la lutte pratiqués par des lutteurs enduits de graisse (ya?l? güre?). Impliquant la municipalité et les entrepreneurs locaux, le festival prend la forme d?une kermesse patriotique : il se déroule sous le patronage d?Atatürk, selon la trame du rituel folklorique mentionné plus haut. Ce festival a lieu chaque année, depuis 1998, à proximité du village de Gündo?du53, lui-même distant d?une trentaine de kilomètres de Bursa. Cette organisation de taille, orchestrée par la BTTDD, reçoit le concours de la municipalité : en 2004 elle avait prêté dix-sept bus de la compagnie locale de transports publics, afin d?emmener sur le lieu de la fête les habitants des quartiers populaires. Un terrain de lutte avait été aménagé sur le site, bordé par deux tribunes officielles : l?une pour les entreprises qui ont sponsorisé l?événement, l?autre pour les personnalités politiques et autres invités de marque. Cet espace était bordé par des banderoles revendicatives concernant la Thrace occidentale : ?Nous voulons la fin de l?enseignement archaïque dans les écoles de la minorité?, ou encore ?Par quels critères européens justifiez-vous la dénégation de l?identité ethnique de la minorité turque en Thrace occidentale ?? ; d?autres concernaient la revendication de voir rendue la nationalité grecque aux 60 000 personnes qui en ont été déchues par l?application de l?article 19 du Code de la nationalité54.

[46] Les invités de la tribune d?honneur étaient les personnalités politiques et acteurs du mouvement associatif bat? trakyal? en Turquie, et d?Allemagne ainsi que des élus de Thrace occidentale : ?lhan Ahmet, l?unique député ?turc? élu au Parlement grec lors des élections de mars 2004, le mufti ?brahim ?erif et les maires de trois communes ?turques? de Thrace occidentale : Philira (Sirkeli) ? commune de naissance de Sad?k Ahmet, Arriana (Kozlukebir) et Kehros (Mehrikoz). Parmi les acteurs politiques de Turquie, on comptait le maire AKP de l?arrondissement de Nilüfer (Bursa), le ministre des Finances Kemal Unak?tan55, le préfet (vali) de Bursa, le président du groupe AKP à l?Assemblée nationale, le président de la branche AKP de Bursa, et Kemal Demirel, député CHP de Bursa, lui aussi originaire des Balkans. Les héros de la fête furent sans conteste les hommes d?affaires ?ükrü ?ankaya, Cavit Ça?lar, le député de l?AKP Mustafa Dündar et le ministre des Finances, grâce à la mise en scène qui entourait leur entrée dans l?arène et visait à provoquer les manifestations d?enthousiasme du public. Le président de l?association de Bursa et celui de la BTTDD, le député Dündar et le ministre des Finances ont été invités à faire un discours à la rhétorique kémaliste convenue : citation de la fameuse maxime ?ne mutlu Türküm diyene? (?Heureux celui qui se dit turc?), référence au ?discours à la jeunesse turque?. À cette rhétorique s?ajoute celle, tout aussi incontournable, du ?combat sacré? des ?serviteurs? de la cause des Turcs de Thrace occidentale. Le député Dündar y ajouta un bilan de l?AKP relatif à la perspective d?adhésion européenne de la Turquie.

[47] Toute cette mise en scène avait, depuis la foule des spectateurs, un côté décalé : on comprenait aux commentaires des badauds que certains ne savaient pas qui était Mustafa Dündar. Les discours semblaient plutôt destinés à la tribune officielle et au parterre de journalistes : on assistait à un rituel visant à réaffirmer la position de chacune de ces personnalités vis-à-vis de ses pairs, et à distribuer les ?premier rôle?. Le fait que ni les acteurs associatifs d?Allemagne, ni le député du Rhodope, ?lhan Ahmet, n?aient été conviés au pupitre des orateurs illustre, en outre, la hiérarchie opérée. Avant le début de la compétition, conformément au rituel, le liste des dons est annoncée au micro. Ceux des municipalités de Philira (Sirkeli) et Arriana (Kozlukebir) ? 1 000 euros chacune ? ont retenu l?attention. Chaque année, un trésorier (panay?r a?as?) est élu parmi les anciens ; il gère les fonds disponibles. En 2003, ce sont environ 10 000 YTL (environ 7 000 euros) qui ont été récoltés grâce aux dons et au mécénat. Cet argent sert à l?organisation du festival de l?année suivante, mais aussi à celle des soirées familiales (aile gecesi) qui ont lieu deux ou trois fois par an.

[48] Hormis les manifestations de sympathie lors des rassemblements festifs, les liens et la coopération avec l?administration et les représentants de l?Etat opèrent concrètement dans la gestion de la population bat? trakyal? sur le territoire turc, et au sujet des actions à mener pour promouvoir la présence turque en Thrace occidentale. Les liens de la BTTDD avec la préfecture de police d?Istanbul, mais aussi d?Edirne, semblent avérés dès la fin des années 1970, lorsque l?immigration clandestine en provenance de Thrace occidentale a pris de l?ampleur. La revue Thrace occidentale publiait des données qui a priori ne pouvaient lui avoir été communiquées que par les services de la préfecture de police : il y avait des informations très précises sur le nombre de passages clandestins chaque mois, voire sur l?identité des fugitifs, leur lieu de résidence en Thrace occidentale, leur point d?entrée en Turquie (Enez, ?psala, Meriç, Uzunköprü, Karaa?aç, Pazarkule), leurs déclarations pour convaincre les autorités turques de leur accorder l?asile, et sur le nombre de reconduites à la frontière. D?autres éléments attestent du statut d?interlocuteur des autorités étatiques dont jouit la BTTDD : à l?issue du coup d?Etat du 12 septembre 1980, le général Kenan Evren prit contact avec la BTTDD pour annoncer un mouvement massif de naturalisation : 6 000 Bat? Trakyal? obtinrent la nationalité turque dans les mois qui suivirent.

[49] Les dirigeants de la BTTDD sont reconnus comme interlocuteurs par les gouvernements successifs, et associés aux rencontres diplomatiques entre la Grèce et la Turquie. Mais ces dirigeants ne sont pas choisis au hasard ; leur élection doit autant à la cooptation qu?au contrôle administratif. La situation de Sezan, ancien président de l?association de Zeytinburnu (voir supra l?encadré biographique), est à cet égard emblématique : de nationalité grecque, il vit en situation irrégulière en Turquie depuis environ cinq ans56. Après son élection à la tête de l?association, il fut convoqué au commissariat en raison de sa situation, un haut fonctionnaire de la préfecture de police est intervenu par téléphone pour que les policiers ferment les yeux sur cette entorse à la loi. En effet les candidatures au sein des associations de quartier sont avalisées par la préfecture de police en concertation avec les dirigeants de la BTTDD, et Sezan était alors le candidat idéal57. On comprend ainsi que la relative liberté d?action dont jouissent les associations, et la souplesse dont font preuve les fonctionnaires de la préfecture, ont pour contrepartie l?assurance que la population bat? trakyal? soit facilement contrôlable.

[50] La BTTDD dispose en retour d?un pouvoir de négociation non négligeable, en raison justement du jeu politique dans lequel ses dirigeants sont insérés. Cela lui a permis, en certaines circonstances, de renverser le rapport de tutelle dans lequel elle se trouve vis-à-vis des acteurs étatiques. L?échec des tentatives d?installation, dans les années 1980, des réfugiés bat? trakyal? dans les régions du Sud (Konya) et du Sud-Est de la Turquie ? autrement dit les zones de peuplement kurde (Diyarbak?r, ?anl?urfa) ? en fut une illustration. Bien que la politique d?installation des migrants (iskân politikas?) n?ait plus été appliquée après 1949 (d?ailleurs cette planification de la migration ne pouvait en pratique s?appliquer aux migrations clandestines en provenance de la Thrace grecque), on a assisté dans les années 1980 à une réactivation de son principe58. Encore s?agissait-il moins, cette fois, d?une volonté d?homogénéisation du peuplement du territoire turc que d?une politique déterminée par des impératifs sécuritaires. Cela n?était pas valable seulement pour les Bat? Trakyal?, néanmoins, grâce à la médiation de la BTTDD, les décrets les concernant ont systématiquement été annulés. Les réfractaires à l?installation forcée, quelle que soit leur ville de résidence, se réfugiaient au siège stambouliote de la BTTDD où la police n?entrait pas, puis une délégation se rendait à Ankara pour plaider leur cause. Non que le siège de l?association soit un sanctuaire ; il s?agissait vraisemblablement de préserver un équilibre politique avec ce partenaire aux nombreux soutiens institutionnels59.

[51] Cette coopération se traduit épisodiquement par des faveurs accordées aux Bat? Trakyal?. Ainsi, en mars 2002 une circulaire du ministère de l?Intérieur a été diffusée au sein du réseau associatif : en vertu d?un accord avec la BTTDD, les Bat? Trakyal? ressortissants grecs ne sont plus pénalisés lorsqu?ils dépassent la date de validité du visa touristique qui leur permet de séjourner trois mois en Turquie. Seules les personnes qui fréquentent la BTTDD ou ses antennes connaissaient les dispositions de cette circulaire, dont la validité juridique peut être questionnée car elle ne s?applique qu?à une certaine catégorie de ressortissants grecs en fonction de leur confession (puisque les musulmans dans leur ensemble sont considérés comme étant d?ascendance turque). On voit d?une part que la coopération de la BTTDD est d?autant plus nécessaire que la Turquie, soucieuse de ne pas encourager l?émigration, n?a pas de réelle politique migratoire à l?égard des Bat? Trakyal?. Dans les faits, qu?ils soient touristes ou clandestins, les frontières leur sont généralement ouvertes ; or la gestion d?une population volatile, parce que sans statut défini, s?avère complexe. D?autre part, l?association est un intermédiaire suffisamment connecté aux centres de décision étatiques pour procurer à ses membres ce type d?avantages.

[52] Les rapports entretenus par la BTTDD avec les services de l?Etat se déclinent au niveau local. À Bursa, les demandes de permis de travail, de séjour et de naturalisation sont centralisées par l?association, qui les transmet à la préfecture de police. Le président de l?association se rend régulièrement à Ankara pour plaider la cause des Bat? Trakyal? sans-papiers (en attente d?un permis de séjour ou de travail, apatrides). Le ministère de l?Intérieur, par l?intermédiaire de la préfecture de police, s?appuie sur l?association notamment pour ce qui est de la gestion des apatrides, et l?on observe un réel partage des tâches entre ces deux acteurs institutionnel et associatif. Ainsi, en 2003, le ministère de l?Intérieur a diffusé une circulaire concernant les Turcs de Thrace apatrides (dont certains vivent sous ce statut depuis 20 ou 30 ans)60, stipulant que leur permis de séjour serait renouvelé seulement jusqu?au 31 juillet 2004, et qu?au-delà de cette date il serait accordé exclusivement à ceux qui auraient entamé une procédure juridique afin d?être réintroduits dans la nationalité grecque. L?association a été chargée par la préfecture de police d?orienter ces personnes dans leurs démarches et de leur proposer un avocat en Grèce61. Malgré la précarisation de nombre de leurs hem?ehri, les dirigeants de la BTTDD se réjouissent de cette politique : le président de l?association affirme qu?ils ont eux-mêmes demandé ces mesures aux ministère de l?Intérieur, ce qui illustre la réappropriation de l?intérêt national turc62. Le fait que nombre d?entre eux ne bénéficient pas du statut international d?apatridie semble correspondre à une stratégie de long terme de l?Etat turc, visant à maintenir la présence turque en Thrace occidentale en dépit de l?émigration massive des années 1970 et 80, en n?intégrant pas ? juridiquement du moins ? les immigrés.

[53] Plus récemment, la BTTDD s?est mobilisée ? en son nom et en celui de l?Etat turc ? lorsqu?il s?est agi d?inciter les Bat? Trakyal? de nationalité grecque résidant en Turquie à se rendre aux urnes pour les élections législatives grecques du 7 mars 2004. Une mobilisation d?une telle ampleur était sans précédent, et à la hauteur de l?enjeu : assurer l?élection d?au moins un député turc dans une région où l?intégration croissante de la minorité à la société grecque marginalise le vote communautaire. Les dirigeants de la BTTDD (dont l?ancien président Mustafao?lu, qui était alors candidat à la mairie d?arrondissement de Bak?rköy sous l?étiquette AKP) ont visité les différentes antennes à Istanbul, expliquant l?enjeu de cette élection pour les Bat? Trakyal? et pour la ?mère patrie?. Une centaine de bus ont été affrétés par la BTTDD au départ de plusieurs villes de Turquie (dont un tiers depuis Bursa), permettant aux électeurs de faire le voyage gratuitement ; le coût de l?opération s?est élevé à environ 100 000 YTL63. Cette somme est relativement modeste au regard d?autres investissements entièrement ou partiellement financés par des associations ; ici c?est le travail de mobilisation des dirigeants associatifs et l?extrême coordination de l?opération qui sont significatifs64, plus que les ressources matérielles engagées. Au total, environ 8 000 personnes ont fait le déplacement.

[54] Voyons maintenant ce qu?il est des pratiques et modalités d?entrée en politique des acteurs correspondant aux différentes figures identifiées. Le lien entre les dirigeants associatifs et les acteurs politiques peut être établi à partir de la notion de misafirlik (misafir signifie invité). On peut la définir ici comme l?usage politique de la pratique sociale consistant à rendre visite. Cette pratique est codifiée sur le principe de la réciprocité et de l?échange, éventuellement du don et contre-don. Une personne importante et appréciée est une personne ?connue?, c?est-à-dire qui connaît beaucoup de monde, dont on peut situer socialement la famille, et qui se plie aux règles du misafirlik, dont la maîtrise et le respect des codes sont la base du savoir-vivre. Ces visites ont une fonction sociale de premier plan en accroissant le prestige social du visiteur et du visité, l?un rejaillissant sur l?autre. Cette pratique se décline à Zeytinburnu et Bursa selon la personnalité des dirigeants et de leurs ambitions en termes de carrière politique, mais aussi selon la taille de l?association, sa place au sein du jeu politique local, et le tissu économique et social dans lequel elle s?insère.

[55] À Be?telsiz, la gestion du complexe sportif assure à l?association des ?ahinli une confortable assise financière ; à travers cette stratégie, l?espace du quartier devient leur territoire, physiquement délimité par la mosquée, l?association et le terrain de football. En vertu d?un accord passé entre les fondateurs du club65 et la municipalité de Zeytinburnu, les autres clubs de football de l?arrondissement reversent à celui des Bat? Trakyal?, depuis 1998, un droit d?entrée pour l?utilisation du terrain de football, ce qui rapporte 300 à 400 YTL par mois (environ 200 euros). L?association bénéficie indirectement de ces revenus, et surtout du bâtiment abritant le club, dont elle occupe un étage depuis 2003, ayant fait ainsi l?économie du loyer versé pour l?ancien local. Les ?ahinli ont réussi à se constituer en acteur autonome au sein de la municipalité, en auto-finançant leurs projets, qui sont autant de projets de développement du quartier.

[56] Pour autant, le fait de représenter la ?cause nationale? (millî dava) ne suffit pas, à l?échelle de la municipalité, à obtenir des avantages significatifs, même si cela peut représenter un gage de confiance. Les dirigeants de l?association ont, depuis sa refondation à la fin des années 1980, effectué tout un travail pour établir des relations basées sur l?échange de services avec la municipalité (gérée depuis 1999 par Murat Ayd?n, AKP). L?association a, dans un premier temps, fait en sorte de participer aux activités et cérémonies organisées par la mairie, par exemple en mettant à sa disposition le groupe folklorique66. En contrepartie, le maire ?s?est senti obligé de se déplacer lorsque l?association organisait une fête?67 ; ces relations sont établies d?après les codes du misafirlik, et peu à peu, selon le principe du pazarl?k (littéralement ?marchandage?, mais qui implique l?idée de négociation équitable). Pour ce qui est du club de football, la personnalité de Süleyman Sefer Cihan (voir biographie) a sûrement facilité la prise de contact et l?obtention des avantages demandés.

[57] On voit que les relations politiques se nouent sur le mode de l'échange, et marginalement autour d'affiliations partisanes. Cet échange est basé sur la pratique du don et du contre-don, dans lequel se mêlent les registres symbolique et matériel. La participation de la mairie aux projets du groupe passe par le don matériel, fût-il marginal (par exemple, un camion de ciment diligenté par la mairie lors des travaux d?agrandissement du local associatif), qui scelle l?accord en l?associant symboliquement à ces projets. Au moment des élections municipales, ces liens pèsent de tout leur poids : l?association ne promet collectivement son soutien ou ses votes à aucun parti, mais en privé, puisque les acteurs associatifs entretiennent des relations de confiance avec le maire, ils recommandent à leur entourage de voter pour lui. En retour, les acteurs associatifs essaient de négocier pour les membres du groupe des positions avantageuses sur les listes électorales. Lors des élections municipales de mars 2004, deux ?ahinli avaient été choisi par l?AKP68, mais ils n?ont pas eu le rang escompté sur la liste de Zeytinburnu. En effet, le président de l?assemblée départementale d?Istanbul, Mehmet Müezzino?lu, est lui-même originaire de Thrace occidentale69, et le candidat de l?AKP dans l?arrondissement de Bak?rköy était l?ancien président de la BTTDD, Taner Mustafao?lu : il y avait déjà une représentation des Bat? Trakyal? au sein du parti à l?échelle d?Istanbul.

[58] Les noms proposés sur les listes électorales sont ceux de personnes actives au sein du complexe associatif : des deux ?ahinli présents sur la liste de l?AKP ? tous deux élus ?, l?un n?est autre que l?ancien président du club de football. Il a adhéré à l?AKP avant les élections municipales (auparavant il avait eu une première expérience partisane au sein du parti islamiste Fazilet, comme il l?avoue après une légère hésitation). Il explique franchement qu?étant investi depuis 16 ans dans le conseil d?administration du club de football, il lui était impossible de ne pas être sollicité ; et tout aussi impossible de refuser ces sollicitations : à terme, cela implique de se couper des partis et de leurs réseaux au sein de la municipalité. Or une association ayant une telle stratégie d?implantation locale a forcément besoin de l?appui des pouvoirs publics locaux.

[59] Les négociations concernant les listes électorales, les travaux à faire pour agrandir le club de football ou, plus récemment, au sujet d?une école privée gérée par l?association, se déroulent lors de brunch organisés à l?association, auxquels sont conviés les dirigeants municipaux et les entrepreneurs locaux. Il s?agit dans ce cas de figure de négociations directes, sur le mode du pazarl?k, où la visite a un but défini. On est ici dans un type d?échange politique qui ne se construit pas à partir d?oppositions partisanes ; il ne s?agit pas pour mes interlocuteurs de promouvoir l?AKP ou de négocier des questions dépassant le cadre du groupe ?ahinli et de son environnement local. Des deux côtés, le non-dit est un mode de régulation de la relation et de la négociation. Pour les dirigeants associatifs, il ne faut pas annoncer ouvertement et publiquement le soutien à l?AKP, pour ne pas se fermer d?autres opportunités à venir ; du côté des responsables politiques locaux, jouer sur cette souplesse permet de ne pas s?engager dans une relation trop coûteuse, politiquement en s?aliénant d?autres appuis, et matériellement en s?engageant dans une spirale de demandes à satisfaire pour conserver ce potentiel électoral.

[60] Une partie des activités de l?association de Bursa, menée par l?actuel président (qui n?est pas un notable) relève plus spécifiquement du misafirlik : sans objectif immédiat affiché, il prend ici la forme de visites de politesse, qui ont vocation à recevoir une publicité70. Ces visites se font notamment à l?occasion des fêtes religieuses lors des cérémonies de bayramla?ma, c?est-à-dire les visites de présentation des v?ux. Pendant le mois de ramadan particulièrement, la rupture du jeûne rituelle offre l?occasion de visites autour d?un repas. Le président rend et reçoit ces visites en tant que président de l?association et non pas en son nom propre. En décembre 2003 l?association a organisé dans le plus grand hôtel de Bursa un dîner de remerciement à l?intention des entreprises ayant financé le festival de Gündo?du. Ces visites et repas fastueux ont explicitement pour objectif d?entretenir les liens avec les décideurs et entrepreneurs locaux.

[61] Cette pratique prend un acte de notabilité lorsqu?elle est faite par un individu en son nom propre ; elle est souvent centrale dans l?emploi du temps d?un élu, qui a ainsi l?occasion de ?se poser en dirigeant généreux envers la population?71 (Fretel 2004 : 46). Par ailleurs il n?est pas anodin que les deux députés bat? trakyal? élus respectivement en 1995 et en 2002, Cavit Ça?lar et Mustafa Dündar, aient tous deux eu un mandat à la tête de l?association ou du club de football préalablement à leur élection. Ils ont pour point commun d?être inscrits dans des réseaux comprenant des responsables politiques et hommes d?affaires locaux, ces derniers étant bat? trakyal? pour la plupart, qui financent les activités associatives, notamment le festival de lutte de Gündo?du. La façon de tisser et d?entretenir ces relations est rarement étudiée. On en a vu un aspect à travers la pratique des acteurs associatifs de Zeytinburnu.

[62] Les activités caritatives de l?association de Bursa, ainsi que la pratique des notables locaux, me semblent pouvoir être appréhendées à travers une lecture combinant misafirlik et mécénat. Lorsque, par exemple, le président de l?association de Bursa coordonne une opération d?achat de matériel pour l?hôpital de la ville (en l?occurrence un lot de chaises) et qu?il dirige la délégation, qui porte le don à la direction hospitalière, on est dans cette configuration de mécénat. Cette dimension est absente des projets réalisés ou en cours à Be?telsiz, où l?investissement s?adresse prioritairement aux membres du groupe, et où l?on attend en contrepartie un retour sur investissement sous forme de profit. La pratique du mécénat est quelque peu différente lorsqu?elle est l?initiative personnelle d?individus dans le cadre d?une stratégie ou d?un savoir-vivre notabiliaire. Dans la position où se trouvent ?ankaya et Dündar, le misafirlik se pratique selon certaines modalités propres à la notabilité. Il est de bon ton pour les notables d?organiser en leur propre nom des repas de rupture du jeûne à caractère semi-public, c?est-à-dire rassemblant pas moins de 30 personnes dans une salle de restaurant.

[63] L?année suivant son élection, le député Dündar se plia à la tradition. Le repas est en effet une modalité prisée de la visite ; on est ainsi dans le domaine des libéralités : ?donner à qui il faut donner et recevoir de qui il est convenable de recevoir? (Veyne 1976 : 18). Ces repas doivent compter un certain nombre d?invités pour montrer l?étendue du réseau de relations de l?invitant, mais ils sont néanmoins réservés à un cercle de convives de marque, généralement les mêmes d?un repas à l?autre, ou qui en forment du moins le noyau dur. Les repas organisés par l?association et individuellement par les notables rassemblent des représentants de la préfecture et des associations concurrentes : Bal-Göç et l?Association culturelle et de solidarité des Turcs de Roumélie72 ; les élus et dirigeants locaux de l?AKP, ceux du CHP dans une moindre mesure (particulièrement le député de Bursa Kemal Demirel, originaire des Balkans), les chefs d?entreprise bat? trakyal? de la région.

[64] Le plus large de ces repas, au cours de la période étudiée, a été organisé par ?ükrü ?ankaya la veille du festival de Gündo?du, le 3 juillet 2004. Les dirigeants de toutes les structures associatives des Turcs de Thrace de Turquie, de Grèce et d?Allemagne ont été conviés à un dîner dans la résidence secondaire de Cavit Ça?lar, à Kur?unlu. Cela montre que ?ankaya supervise (ou prétend superviser) d?une certaine façon l?ensemble des activités du réseau associatif transnational73. Ce dîner a été relaté par le journal local Olay comme l?événement principal : alors qu?un article de dimension modeste, sans illustration, était consacré au festival, la relation du dîner fut gratifiée de deux photos mettant en scène ?ankaya. Sur la première, on le voit recevant une ?plaquette? (décoration honorifique)74 des mains du président de la BTTDD ; la seconde est une photo de groupe dont il occupe le centre avec son épouse. Parmi la centaine de convives étaient présents des responsables de l?AKP : le président du groupe à l?Assemblée nationale, Faruk Çelik, et les députés de Bursa Mustafa Dündar et Mehmet Emin Tutan.

[65] On est là dans un mode de fonctionnement proche de l?évergétisme décrit par Paul Veyne (1976) dans la mesure où il s?agit de codes contraignants, régissant l?entretien des réseaux notabiliaires et les pratiques sociales qui seyent au notable. Néanmoins, il convient de ne pas oublier la spécificité de l?évergétisme qui s?adresse par nature à l?ensemble de la collectivité, et pas seulement aux membres d?un groupe : ?Les dons, ou évergésies, sont faits à la collectivité et non à quelques individus, à ses protégés, à des pauvres, ce qui suffit à distinguer [l?évergète] du commun des mécènes : les évergésies sont des biens collectifs? (Veyne 1976 :22). Au sens strict, en tant que ?devoir d?état de toute une classe?75, l?évergétisme ne nous paraît pas exister en Turquie. En revanche, dans la configuration étudiée, ce qui s?en rapproche le plus est la mosquée que fit Cavit Ça?lar, dans les années 1990, pour les habitants du quartier populaire de Küplü P?nar. Ce quartier a vu le jour dans les années 1950 pour héberger les ouvriers des usines Süter (voir biographie de Ça?lar) ; il s?agit ici clairement de s?affirmer comme bienfaiteur universel soucieux du bien-être des ouvriers. Cet exemple dépasse le cadre strict du hem?ehrilik, et nous montre justement que celui-ci n?est qu?un cadre d?interprétation, qu?un registre parmi d?autres dans les stratégies de carrière.

[66] Si les associations de Zeytinburnu et Bursa ont toutes deux une égale importance en termes de mobilisation au sein de la BTTDD, leur localisation conditionne la nature de leurs activités, et surtout l?échelle de leur représentativité institutionnelle et politique. On a en effet montré qu?il existe un lien entre la taille d?une association (association de quartier ou d?agglomération) et le profil de ses dirigeants ; en outre, aux profils des dirigeants correspondent des processus spécifiques de politisation, et des modalités propres d?entretien des réseaux politiques, économiques et institutionnels. La figure du notable et/ou de la personne de référence est centrale dans ce schéma, à la fois comme médiateur vis-à-vis du siège de la BTTDD, et vis-à-vis des entrepreneurs économiques et décideurs politiques locaux. C?est d?ailleurs plus la personnification ou non des pratiques et des stratégies, plus que la nature même de celles-ci, qui distingue les deux associations. Dans les deux cas, en effet, la trame des relations politiques, dérivées de l?économie des modes de sociabilité dans le contexte turc, repose sur l?échange et le don, et les visites. L?étude des sociabilités reste sous exploitée pour comprendre les modes de socialisation, d?engagement et de comportement politique ; elle a été menée néanmoins dans d?autres contextes, par exemple pour comprendre la violence intime et de voisinage dans le cadre des guerres civiles (Hannoyer 1999).

[67] On a vu aussi les différentes facettes de la politisation de la question bat? trakyal? du point de vue des acteurs associatifs : le registre de la cause nationale ? historiquement fondé quand on sait les tractations dont fut l?objet la Thrace occidentale au début du XXe siècle ? permet de n?être pas tributaire des retournements de situation politique. Il permet aussi la diversification des interlocuteurs en termes d?appartenance politique, même si l?ancrage idéologique à droite est indéniable. Pour autant, le fait d?être bat? trakyal? semble avoir été marginal dans l?investiture et l?élection des députés Ça?lar et Dündar. L?investiture et l?élection de Cavit Ça?lar au sein du DYP, en 1995, semblent plus liés à son empire financier et à son statut de personnalité locale qu?à son identité de Bat? Trakyal?. Quant à l?élection de Mustafa Dündar en 2002, elle était fort improbable en raison du rang que lui avait attribué l?AKP sur la liste de la circonscription. Le phénomène nouveau que constitue l?élection de ces deux députés illustre quoi qu?il en soit l?intégration de la population bat? trakyal? en Turquie, sur un plan politique. Alors qu?on compte de longue date des hauts fonctionnaires et professeurs d?université originaires de Thrace occidentale ? signe d?une intégration sociale réussie ? le caractère récent de la sanction par un mandat électif des carrières notabiliaires pour les Bat? Trakyal? doit être souligné.

[68] Un autre aspect de la politisation de la question bat? trakyal? est à souligner : alors qu?il y a un consensus total au sein de la classe politique turque concernant la question des Turcs en Thrace occidentale76, le statut des Bat? Trakyal? en Turquie ne mobilise pas les partis, malgré l?ancrage politique des dirigeants associatifs, et peine même à se frayer un chemin jusqu?aux forums médiatiques. La presse turque a largement relayé, au moment des élections législatives grecques du 7 mars 2004, le mouvement des détenteurs d?un passeport grec pour se rendre aux urnes ; mais on croise seulement de temps en temps un entrefilet évoquant la situation précaire des travailleurs clandestins bat? trakyal?, apatrides ou simplement en attente d?un permis de travail (attente dissuasive de plusieurs mois).

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Notes
1 Il s?agit des membres de la seule minorité reconnue en Grèce, et définie dans le traité de Lausanne (1923) par un critère confessionnel, l?islam. Cette population a été exclue de l?échange de population de 1924 entre la Grèce et la Turquie, à l?instar de la minorité grecque d?Istanbul (définie quant à elle par un critère d?appartenance nationale). Le contentieux opposant la Grèce d?une part, le personnel politique musulman et la Turquie d?autre part est lié au refus par l?Etat hellénique de reconnaître cette minorité comme turque, et surtout de lui reconnaître collectivement une identité turque. La population musulmane est composée de Turcs, Pomaques et Tziganes, mais la langue véhiculaire est le turc et la plupart des structures minoritaires (associations, écoles, mosquées) sont co-gérées et/ou financées par la Turquie. Par souci de dépasser la polémique, nous utiliserons l?adjectif ?bat? trakyal?? qui signifie littéralement ?de Thrace occidentale?, mais qui s?applique sans ambiguïté en turc aux membres de la minorité, et non à l?ensemble de la population de la région. De la même façon, alors que ?Turcs de Thrace occidentale? se traduit littéralement par ?Bat? Trakya Türkleri?, nous lui préférerons le nom substantivé d?usage courant ?Bat? Trakyal?lar? que nous utiliserons au singulier (?Bat? Trakyal??) par souci de simplification selon le principe suivant lequel, en français, les mots et noms étrangers ne prennent pas la forme du pluriel.
2 Il est difficile de trouver un terme adéquat pour ?ube, qui signifie antenne ou succursale, ce dernier ayant toutefois une connotation trop économique pour le contexte qui nous intéresse. Par souci de clarté et afin d?éviter toute confusion, nous utiliserons l?acronyme ?BTTDD? lorsqu?il sera question du siège de l?organisation, et ?association? exclusivement lorsqu?il sera question des antennes de cette organisation.
3 Dans le cas de la BTTDD il ne s?agit pas à proprement parler d?une ?cause non politique? puisqu?elles a vocation à défendre les droits des Turcs en Thrace occidentale. Néanmoins cela est associé par les acteurs au politique et non à la compétition politique (voir ci-dessous la distinction opérée par Jacques Lagroye) ; en outre les activités proposées ont une vocation culturelle, on peut donc considérer que la BTTDD et ses antennes ont vocation à se situer ?en contrechamp? du jeu politique.
4 C?est nous qui soulignons.
5 Le sens commun oppose généralement la ?politique politicienne? aux vertus du politique, associé par exemple à l?idéal démocratique.
6 Adalet ve Kalk?nma Partisi (Parti de la Justice et du Développement): fondé en août 2001 après la scission du parti islamiste Fazilet Partisi (Parti de la Vertu) et dirigé par Recep Tayyip Erdo?an, actuel Premier ministre, porté au pouvoir par les élections législatives du 3 novembre 2002.
7 L?échange de population a commencé en 1924, mais c?est seulement à partir de 1930 qu?ont été délivré des certificats d?établis ? désignant cette fois comme turcs les musulmans ?  interdisant à leurs détenteurs de quitter le pays auquel les rattachait le traité de Lausanne. Les départs vers la Turquie ont repris massivement dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, et semblent avoir été réguliers (particulièrement après la crise de Chypre de 1974 et tout au long des années 1980) jusqu?en 1988. Depuis l?entrée en vigueur de l?accord de libre circulation entre l?Union européenne et la Turquie, les Turcs de Thrace occidentale sont libre d?entrer en Turquie avec un visa touristique, et nombre d?entre eux s?y installent de cette façon.
8 Voici ce que dit le Code civil turc, remanié en 2004, sur la procédure d?ouverture d?antennes : ?Les associations peuvent ouvrir des antennes dans les endroits où elles le jugent nécessaires, sur décision de l?assemblée générale. Le conseil d?administration donne autorité à un comité fondateur d?au moins trois personnes, qui transmettra les informations et documents nécessaires à l?autorité administrative compétente sur le lieu d?ouverture de l?association. Chaque antenne doit être dotée des mêmes organes qu?une association : une assemblée générale, un conseil d?administration et un conseil de surveillance?. http://www.belgenet.com/yasa/medenikanun/47-117.html. La BTTDD n?est pas une fédération, en revanche elle a fondé en 1998 avec deux autres associations la Fédération des Turcs de Roumélie (Rumeli Türkleri Federasyonu) ; depuis 2004 la loi impose cinq associations pour créer une fédération.
9 (Bat? Trakya Ara?t?rma, E?itim ve Cami Yapt?rma Vakf? et Bat? Trakya E?itim Vakf?). Sur le statut juridique des fondations, se reporter au texte introductif du dossier. Les clubs de football et fondations sont statutairement indépendants et ne peuvent, d?un point de vue juridique, être considérés comme des antennes de la BTTDD. Dans la pratique ils sont néanmoins en grande partie sous contrôle du président de la BTTDD.
10 L?argument a d?ailleurs ses limites : ce n?est pas l?existence d?un financement public qui invalide l?aspect non gouvernemental d?une organisation ; à l?inverse, on sait que nombre d?ONG dans le monde sont en fait des structures de promotion étatique. À propos de la société civile et de son usage par les acteurs associatifs et dans les sciences sociales turques, se reporter au texte de présentation du dossier.
11 Le club de football de Zeytinburnu est fier du nouveau revêtement du stade, d?une valeur de 50 000 euros, financés par les fonds propres du club en 2004. La construction de la mosquée (pour une somme équivalant à 75 000 euros) et la rénovation du bâtiment abritant l?association (qui jouxte le terrain de football) ont également été financés grâce à des sommes collectées parmi les familles du quartier.
12 Président de la République turque de Chypre Nord, fondée en 1983 et reconnue seulement par la Turquie et le Pakistan. D?après Süleyman Sefer Cihan, fondateur de la revue La nouvelle Thrace occidentale, cette association fut créée à l?initiative de Fikret Alasya et d?un Bat? Trakyal? extérieur à la BTTDD qui officiait comme traducteur de grec au ministère des Affaires étrangères, Egeli. La BTTDD n?aurait pas unanimement soutenu ce projet, qui fut de courte durée. Entretien avec Süleyman Sefer Cihan, Istanbul, 29/07/2005.
13 Tout le discours politique des acteurs associatifs d?Allemagne et de Grèce, dans le cadre de leurs opérations de sensibilisation des institutions européenne à la cause turque en Thrace occidentale, repose en effet sur l?assurance que leur revendication identitaire ne puisse ouvrir à la voie à des velléités sécessionnistes ou à des revendications territoriales de la part de la Turquie. Certains de nos interlocuteurs en Thrace occidentale semblaient sincèrement étonnés en apprenant l?existence de cette association à Chypre.
14 Par exemple, en septembre 2003, un homme a entamé une grève de la faim devant le consulat grec d?Edirne, car lui-même et sa famille ne pouvaient obtenir de visa pour se rendre en Thrace au chevet de sa mère mourante. Mustafa Dündar, député bat? trakyal? de Bursa, est resté laconique, déclarant ne pas avoir suivi l?affaire. L?association de Bursa a soutenu l?initiative, mais du bout des lèvres, et en privé son président a désavoué cette initiative. Un acte isolé, en dehors de la médiation de l?association et dans un registre peu conventionnel : l?affaire s?est arrêtée là. La grève de la faim est en effet un mode d?action peu légitime car faisant partie du répertoire des militants du PKK et d?extrême gauche, bref des ?traîtres à la patrie? selon la phraséologie nationaliste à laquelle s?identifie la BTTDD.
15 Les investigations menées dans les associations de Küçükcekmece et particulièrement Gaziosmanpa?a ont été limitées : la présence d?une femme étrangère, non accompagnée par un membre du groupe, était indésirable ou au mieux incongrue. Pour la même raison, à Zeytinburnu les dirigeants associatifs ont été rencontrés sur leur lieu de travail ou avec leur famille. À Bursa le problème ne s?est pas posé : l?association n?est pas un kahvehane (café où se rassemblent les hommes), elle a comme nous le verrons une stratégie de communication vis-à-vis de l?extérieur.
16 Bat? Trakya. Cette revue n?était pas à proprement parler l?organe de la BTTDD, mais en relatait systématiquement les activités. Son fondateur et propriétaire, Selahattin Y?ld?z fut successivement, dans les années 1970, président de la Fédération des associations des réfugiés et immigrés turcs (Türk Göçmen ve Mülteci Dernekleri Federasyonu, disparue à la fin des années 1970) puis de la BTTDD.
17 Yeni Bat? Trakya. Concurrente de Bat? Trakya dans les années 1980 en dépit d?une phraséologie similaire et d?un contenu quasiment identique, elle est aujourd?hui déconsidérée car jugée trop extrémiste.
18 En novembre 1996, un accident de la route près de la ville de Susurluk a révélé l?existence de ?gangs?, c?est-à-dire la collusion de membres de la police, d?hommes politiques et de militants d?extrême droite. Les passagers de la voiture étaient Abdullah Çatl?, militant d?extrême droite recherché depuis 18 ans par Interpol pour sa participation à une douzaine d?homicides, Hüseyin Kocada?, un membre haut placé de la police d?Istanbul, et le seul survivant Sedat Bucak, chef d?une tribu kurde, député du DYP (Do?ru Yol Partisi, Parti de la Juste Voie)  et proche de Tansu Çiller (présidente de ce parti jusqu?en 2002 et à l?époque vice-Premier ministre). Le coffre de la voiture était plein d?armes sophistiquées non autorisées. L?affaire a eu un retentissement durable en Turquie, donnant corps aux rumeurs sur l?existence d?un ?Etat dans l?Etat? (Bozarslan 1999). Lors de l?enquête qui s?ensuivit, le chauffeur d?Abdullah Çatl? affirma qu?il était allé plusieurs fois chercher Sad?k Ahmet (leader politique de Thrace occidentale, qui fut député indépendant du département du Rhodope) à l?aéroport d?Istanbul pour le conduire chez son employeur à Bak?rköy (Aarbakke 2000).
19 ?Bat? Trakya Türk Toplumun yeti?tirdi?i önemli isimlerden birisi?, Aksiyon, 19/10/2004. Les Turcs de l?extérieur occupent une place importante dans l?imaginaire nationaliste, qu?il s?agisse des Turcs émigrés en Europe occidentale, ou des ?peuples frères? du monde turc, c?est-à-dire les anciennes provinces ottomanes des Balkans, du Caucase et de l?Asie centrale. On rencontre également fréquemment le terme de ?mosaïque turque?.
20 Ibid.
21 Entretien avec l?ancien président de l?association de Zeytinburnu (qui a lui-même pris part à l?une de ces manifestation), 10/01/2004.
22 Milliyetçi Hareket Partisi, Parti d?Action Nationaliste
23 C?est ce qu?avait laissé entendre l?ancien président de la BTTDD Halit Eren (à l?époque vice-président de l?IRCICA, centre de recherche gouvernemental de la Conférence islamique en Turquie) avant de changer de sujet, pratique courante dans les conversations avec nos différents interlocuteurs lorsqu?on touche à la dissidence. Entretien réalisé à l?IRCICA, Istanbul, 16/02/2002.
24 L?armée turque aurait notamment sauvé les habitants d?Ehinos (?ahin, proche de la frontière gréco-bulgare) d?un massacre certain après l?invasion de la partie nord de Chypre en 1974, en se tenant prête à intervenir depuis la région d??psala (frontière gréco-turque), dissuadant ainsi les ?mercenaires? grecs envoyés pour ?massacrer? les villageois. Entretien à Zeytinburnu avec l?ancien président de l?association et un des ?anciens? de l?association, janvier 2004.
25 hizmet etmek est une des expressions consacrées du registre de l?action publique en Turquie, que l?on retrouve aussi bien dans le discours politique que dans celui des dirigeants associatifs. Pour ce qui est de mücahit, le terme est utilisé pour qualifier les acteurs méritants du réseau associatif de Turquie.
26 Entretiens réalisés à Bak?rköy en novembre 2002.
27 Néanmoins notre interlocutrice n?a pas souhaité s?étendre sur le sujet. Entretien à Bak?rköy, 20/02/2004.
28 Saadet Partisi (Parti du Bonheur) : lui aussi issu de la scission du Fazilet Partisi dont il est l?héritier, alors que l?AKP a évolué vers des positions plus modérées, se voulant un parti conservateur musulman, à l?image de la démocratie chrétienne allemande. Büyük Birlik Partisi (Parti de la Grande Alliance) : parti ultra nationaliste ayant une faible assise électorale. Cumhuriyet Halk Partisi (Parti Républicain du Peuple) : parti fondé par Mustafa Kemal, aujourd?hui de centre gauche (à tendance nationaliste), dirigé par Deniz Baykal, principale force d?opposition depuis le début de la nouvelle législature en novembre 2002.
29 ?AKP?yi bile ?a??rtan anket?, Olay, 19/03/04.
30 Voir la distinction opérée par Jean-François Pérouse, dans ce dossier, au sujet de la localisation des associations. On se reportera au tableau 4 de la même contribution, qui souligne la concentration des associations de hem?ehri dans le quartier de Be?telsiz.
31 Cette zone montagneuse, frontalière de la Bulgarie, fut jusqu?en 1996 une zone militaire fermée. Les habitants d?Ehinos (?ahin), et plus généralement de l?ancienne ?zone interdite? doivent surmonter un double handicap en tant que locuteurs du pomaque (dialecte du bulgare sans alphabet) : alors que le turc parlé en Thrace occidentale est souvent considéré comme un parler rustre, voire comme du turc dégénéré, le pomaque est le stigmate du köylü (littéralement ?villageois?, mais qui a le sens très clair de ?plouc?). La migration vers la ville, Xanthi (?skeçe) ou Istanbul, est un moyen de se départir de ce stigmate, de se fondre dans la ?macro-ethnie? (Roy 1991) turque au sein de la minorité ?musulmane? de Thrace occidentale.
32 La dénomination officielle de ce village est Ehinos, mais nos interlocuteurs se réfèrent rarement à la toponymie grecque. De même que pour le terme Bat? Trakyal?, le suffixe ?-li? marque l?origine géographique ; ce terme sera lui aussi utilisé au singulier.
33 La loi turque sur les ?étrangers d?ascendance turque? (Türk soyundan yabanc?lar) procure aux Bat? Trakyal? en certains domaines les mêmes avantages qu?aux citoyens turcs, notamment en matière d?investissement dans le secteur immobilier (mais aussi en termes d?accès à l?emploi et aux études). À propos des différentes filières migratoires et lieux de prédilection pour les investissements en Turquie en fonction des villages de l?ancienne zone interdite, voir ?Meriç?in öte yakas?. Benden selam söyle Bat? Trakya?ya?, Atlas, décembre 2003.
34 k?na gecesi, se pratique deux ou trois jours avant le mariage ; en général réservée aux femmes, cette cérémonies rassemble les parentes et amies de la future mariée.
35 Sad?k Ahmet (1949-95) fut le premier député ?turc? indépendant en Thrace occidentale. Il est devenu une figure mythique, dont le culte est entretenu aussi bien en Grèce qu?en Allemagne et en Turquie (Hersant à paraître). Il y a également dans le même arrondissement de Bursa (Y?ld?r?m) un complexe sportif Sad?k Ahmet. Pour ce qui est d?Istanbul, on y compte au moins un parc et un hôpital Sad?k Ahmet.
36 Un autre membre de l?association, dans un éditorial électronique de février 2004 sur ?Les élections municipales et l?AKP?, lançait un appel implicite à voter pour ce parti.
37 Nous considérons qu?il s?agit d?acteurs occupant des postes de direction (effective ou honorifique) au sein des associations, et à ce titre en contact et/ou en négociation avec des hauts fonctionnaires, hommes d?affaires, députés ou élus locaux. Cela signifie qu?ils participent à la définition des enjeux, à l?échelle locale ou nationale, impliquant leur groupe ou leur association, mais ne sont pas forcément eux-mêmes membres d?un parti ou engagés dans la compétition électorale.
38 Par ressources, nous entendons l?aspect financier (capital économique) mais aussi le réseau relationnel et les compétences dont disposent les acteurs.
39 De façon similaire ? et se référant à Olivier Roy qui l?utilise d?après le vocable anglais educated - Gilles Dorronsoro (2000 : 31) désigne par ?éduqué? toute personne ayant été scolarisée jusqu?au lycée ou ayant suivi (ou entamé) un cursus universitaire. De façon plus restrictive, ici, ?éduqué? désigne les acteurs possédant un capital universitaire, tandis que les acteurs ?détenteurs d?un savoir sur la question bat? trakyal?? sont ceux qui ont été peu scolarisés (ou seulement jusqu?au lycée) mais qui on acquis un savoir et une expérience qui tiennent lieu de capital intellectuel, car sont considérés comme tels parmi les acteurs associatifs.
40 Le parti communiste était à l?époque interdit en Turquie. À propos des associations de Bat? Trakyal? en Allemagne, voir Hersant (2002 et à paraître).
41 Parti de la Démocratie Nationaliste Milliyetçi Demokrasi Partisi, parti des généraux dirigé par le général Turgut Sunalp, connu également en tant que Horoz Partisi (en raison de son emblème, le coq). Fondé en 1983, il fut dissous en 1985.
42 Anavatan Partisi, Parti de la Mère Patrie
43 Interview donnée à Olay, 14/03/04.
44 ?Ça?lar?a rekor ceza?, Radikal, 15/04/05. Le journal Olay, quasi propriété de ?ankaya, n?a pas relaté cette information.
45 ?Ekibi Atasagun seçti?, Radikal, 24/08/04.
46 Il faut souligner ici un point important : alors que les Turcs des Balkans, depuis les années 1990, émigrent vers l?Europe et non plus vers la Turquie (Bougarel & Clayer 2001), il n?en va pas de même pour les Bat? Trakyal? pour lesquels on observe un mouvement de ?retour? de l?Allemagne vers la Turquie (et non pas la Grèce). C?est le cas de plusieurs de mes interlocuteurs (trop nombreux pour que le phénomène soit marginal) qui ont conservé la nationalité grecque, des années 1970 à aujourd?hui.
47 Le patronage qu?il exerce est illustré par son portrait qui trône sur un mur à côté de ceux de Mustafa Kemal et Sad?k Ahmet, dominant les portraits des hommes qui lui ont succédé depuis 1989, alignés sur un autre mur dans des cadres plus petits.
48 Il est probable que ce club de football a une importance stratégique. En Turquie, les clubs de football professionnels sont souvent à la croisée de dynamiques économiques et/ou politiques du fait de leur parrainage par des chefs d?entreprise locaux qui cumulent éventuellement des fonctions électorales ou des intérêts municipaux. D?ailleurs, il n?est pas anodin que la réforme des institutions locales (2004) interdise désormais aux maires de siéger à la tête de clubs sportifs (?Les élections locales du 28 mars 2004?, séminaire Pouvoirs et territoire en Turquie contemporaine, EHESS/IISMM, 09/06/2005).
49 ?Ye?im?le gurur duyuyoruz?, Olay, 12/03/04. Cette entreprise est la troisième de l?agglomération de Bursa, ?Bursa?n?n büyü?ü Oyak Renault?, Radikal, 26/07/05.
50 À l?occasion des fêtes privées (cérémonies du henné ou circoncisions) organisées par des membres de l?association, parfois même dans le local de l?association, hommes et femmes sont en pratique séparés (ce genre de festivités étant traditionnellement réservé aux femmes), sans que cela choque personne. En revanche, toute fête à caractère public (comme le dîner de gala d?une association) est censée incarner et refléter les valeurs laïques de la République turque, et l?absence de mixité revêt alors un aspect politique.
51 Il s?agit du 23 avril (fête des enfants : inauguration de l?Assemblée nationale à Ankara en 1920), 19 mai (fête de la jeunesse : expédition de Mustafa Kemal en Anatolie en 1919 afin de préparer la guerre d?Indépendance), 28 août (fête de la victoire : défaite de l?armée grecque à Izmir en 1922), 29 octobre (fête de la République : proclamation de la République en 1923), 10 novembre (décès de Mustafa Kemal).
52 ?Cumhuriyet bayramlar?: 23 Nisan, 19 May?s?, séance du séminaire d?Alexandre Toumarkine et Birol Çaymaz ?Les rites politiques de la Turquie républicaine?, Institut français d?études anatoliennes, 18/12/03. Notons que bayram en turc désigne indifféremment les fêtes religieuses et nationales.
53 Le village de Gündo?du a accueilli les seuls musulmans de Thrace occidentale ayant été inclus dans l?échange de populations en 1923 ; là encore, le symbole est d?importance.
54 Cet article, dénoncé par les institutions européennes comme ?seule loi raciste de l?Europe?, a été abrogé par le Parlement grec en juin 1998.
55 On peut parler des usages politiques du folklore balkanique : le ministre des Finances Kemal Unak?tan a profité de ce déplacement à Bursa pour annoncer ?en exclusivité? au journal Olay (propriété de ?ükrü ?ankaya) une baisse des taux d?imposition. ?Vergi yasalar? sil ba?tan?, Olay, 05/07/04. Par ailleurs le même jour, le ministre de la Culture et du Tourisme Erkan Mumcu s?est rendu à un festival folklorique organisé par l?Association culturelle et de solidarité des migrants originaires de Bosnie-Herzégovine à ?negöl (?negöl Bosna Hersek Kültür ve Yard?mla?ma Derne?i). ?Bo?naklar?n ?pita? co?kusu?, Olay, ibid.
56 Le fait d?avoir la nationalité grecque ne semble pas en soi rédhibitoire pour occuper ce poste : le président de l?association d?Ankara et un des membres du bureau de la BTTDD qui assure la permanence au siège, ont également la nationalité grecque. En revanche, en tant que fugitif de l?armée grecque, Sezan n?a plus de passeport et ne peut donc faire renouveler son permis de séjour en Turquie ; c?est en cela qu?il est en situation irrégulière.
57 Entretien à Zeytinburnu, 17/05/2003.
58 Par ailleurs, dans les années 1980, les enfants bat? trakyal? qui obtenaient un visa pour poursuivre leur scolarité en Turquie étaient systématiquement envoyés à Bursa et Bal?kesir.
59 Les familles concernées à Bursa cherchaient refuge non pas auprès de leur association, mais au siège de la BTTDD, à Istanbul, car la police n?y entrait pas.
60 Il faut préciser ce qu?on entend par ?apatride? dans le cas des Bat? Trakyal?. Il y a d?une part les haymatlos (de l?allemand heimatlos) qui bénéficient de la protection du statut des apatrides des Nations Unies, et d?autre part ceux dont la situation juridique est encore incertaine, et qui sont de ce fait plus vulnérables. Dans tous les cas, ces personnes ont été déchus de la citoyenneté grecque au titre de l?article 19 du Code de la nationalité. Cet article jugé tardivement (il était en vigueur depuis 1955) raciste par les institutions européennes a été aboli en 1998 par le Parlement grec. L?octroi du statut international d?apatride est laissé à la discrétion des autorités turques, et la majorité des Bat? Trakyal? apatride n?en bénéficie pas. D?après le président de l?association de Bursa, quel que soit leur statut juridique les personnes concernées bénéficient d?un passeport d?apatride, d?un permis de séjour, et de la possibilité de trouver un emploi.
61 A Istanbul, les personnes apatrides ont été orientées dans leurs démarches par le siège de la BTTDD et non pas les associations d?arrondissement.
62 Entretien avec le président de l?association, 22/09/2004.
63 Cette somme équivalait alors à 7 500-8 000 euros.
64 L?opération a concerné les acteurs associatifs de Turquie et d?Allemagne, le personnel politique ?turc? de Thrace occidentale, mais aussi les partis politiques grecs (PASOK et Nouvelle Démocratie) et leur représentation en Allemagne. Pour plus de détails, voir Hersant et al. (à paraître).
65 Il existait dans le passé une équipe de football des Bat? Trakyal? au sein de l?association, qui a disparu avec celle-ci au moment du coup d?Etat de 1980. L?actuel club de football compte quatre équipes de niveau amateur, dont l?une est susceptible de devenir professionnelle, plus une école de foot.
66 Aujourd?hui c?est l?association de Küçükçekmece qui anime le groupe de folklore, celle de Zeytinburnu s?est concentrée sur le football.
67 Entretien à Zeytinburnu avec l?ancien président de l?association, 10/01/2004.
68 Un autre ?ahinli était en première position sur la liste du Genç Parti (Parti Jeune) : créé en 2001 par l?homme d?affaires Cem Uzan, qui se trouve lié à plusieurs scandales financiers. Ce parti propose un programme populiste et nationaliste, et a réalisé un score non négligeable lors des élections législatives de 2002. Voir Massicard (2003).
69 Il est en outre fréquemment présenté comme le bras droit de Recep Tayyip Erdo?an, dont il est un ami d?enfance. ?Her sey AB için?, Vatan, 09/09/2004.
70 Élu en septembre 2002 lorsque Mustafa Dündar démissionna pour être candidat de l?AKP, l?actuel président a publié sur le site de l?association le bilan de son premier trimestre d?activité (http://www.batitrakyalilar.com).
71 Avec plus ou moins d?humour, le député Dündar et la femme du député de Komotini (Thrace), Galip Galip, ont fait remarquer ce que leur coûte, en temps et en argent, leur statut de notable : il leur faut se rendre à de nombreuses fêtes privées, faire un cadeau ou un don correspondant à leur statut social, rendre des visites de politesse, etc. Entretiens à Ankara, 01/06/ 2004, et à Komotini, 17/09/2003.
72 Bal-Göç est le diminutif de Balkan Göçmen Kültür ve Dayan??ma Derne?i, Association Culturelle et de Solidarité des Immigrés originaires des Balkans (héritière de la Fédération des Associations de Solidarité des Immigrés et Réfugiés des Balkans qui était jadis présente également à Istanbul). Les deux autres associations mentionnées sont la Balkan Göçmen ve Mülteci Dayan??ma Dernekleri Federasyonu et de la Rumeli Türkleri Kültür ve Dayan??ma Derne?i. Au sujet de ces associations et de leur rôle dans la politique étrangère de la Turquie, on se reportera à Özgür-Baklac?o?lu (2005).
73 Ainsi, une délégation venue de Komotini lui a rendu visite peu après les élections législatives grecques du 7 mars 2004, conduite par Ahmet Hac?osman, à l?époque préfet adjoint du Rhodope (il est également le président du Parti de l?Amitié, de l?Egalité et de la Paix fondé par Sad?k Ahmet en 1991). On peut interpréter cette visite comme la contrepartie d?un don effectué : ?ankaya déclare qu?il s?est intéressé de près aux élections grecques et qu?il souhaitait que trois députés turcs soient élus (cela correspond à la proportion de la population musulmane en Thrace) ; Hac?osman lui assure que les Turcs auront plus de succès lors des prochaines élections.
74 La plaquette (médaille gravée dans un écrin de velours ou sous verre) est un élément incontournable du misafirlik à caractère politique. Avec le rituel de la photo de groupe ou de couple (scellant une nouvelle rencontre ou amitié), elle peut être associée au présent nécessaire en ces circonstances ; un notable est également une personne qui collectionne les plaquettes, et les expose en vitrine ou au mur.
75 ?Quand le mécénat cesse d?être un choix individuel (comme l?est celui des milliardaires américains) et que, comme l?évergétisme, il est le devoir d?état de toute une classe, c?est l?indice que la société considérée n?est plus universaliste et que les riches, comme tels, s?y voient reconnaître une supériorité naturelle ou un droit subjectif de commander? (Veyne 1976 : 25).
76 Comme en témoignait Sema Pi?kinsüt en 2000, alors qu?elle était présidente de la commission des droits de l?homme de l?Assemblée nationale turque (Hersant 2002 : 244).