Abstract

This article aims to explore the impact of the hem?ehri identity on the second generation of Alevi youth living in Gazi district of Istanbul. It advances the following hypothesis: the second generation of gecekondu (shanty town) inhabitants consider the district as the basis of their spatial identity. Most of them are committed to left-wing political parties, and not to hometown associations where social control remains strong. In this context, it seems that the impact of hem?ehri identity on second-generation youth is related to the ability of the hometown associations to provide activities tailored for young people, as well as the opportunities it provides for their inclusion within their administrative structure.

Texte intégral

La Turquie a vu, particulièrement depuis les années 1990, une croissance accélérée du nombre d?associations de hem?ehri dans les métropoles. Sur les 20 202 associations officiellement enregistrées à la préfecture d?Istanbul en 2000, 14 021 sont ?à but social? d?après le ministère turc de l?Intérieur ; et la majorité d?entre elles sont des associations de pays (Deli et al. 2002 : 9). Une telle classification est trompeuse car la nature des activités de ces associations et le degré d?encadrement de leurs membres sont extrêmement variables.

[2] Ce phénomène associatif a été considéré, notamment par les médias, comme l?indice d?une forte identification aux lieux d?origine de la part des immigrés vivant dans les métropoles1, sans faire de distinction entre les générations. Ainsi, ce discours produit un modèle de migrant qui ne cesse jamais de se référer à son territoire d?origine et qui subit une aliénation dans son nouveau territoire urbain. Or, les résultats d?une recherche de terrain effectuée entre 2000 et 2004 parmi les jeunes alévis d?un quartier de gecekondu, tendent à infirmer de telles hypothèses.

[3] Le quartier de Gazi, dans l?arrondissement de Gaziosmanpa?a, se caractérise par le faible pourcentage de son territoire officiellement ouvert à l?urbanisation (Pérouse 1997 : 130). Dans ce texte, le quartier de Gazi sera l?espace urbain identifié comme tel par ses usagers, sans tenir compte des découpages administratifs successifs qui délimitent actuellement trois quartiers2. Les quartiers de gecekondu ont été constitués comme tels par la participation et la solidarité des habitants, aussi bien pour les constructions et les problèmes d?infrastructures que contre les démolitions ordonnées par les autorités. Il en résulte une forte identité de quartier : le ?faire ensemble? et ?subir ensemble? peut créer un contexte social dans lequel la conscience de quartier est plus forte que dans les quartiers de classes moyennes plus anciens.

[4] Nous insisterons sur l?importance de ces interactions sociales porteuses de sens qui par conséquent constituent des sources d?identification et contribuent à la création des territorialités dans ces zones de gecekondu (Castells 1999). Dans ces quartiers, c?est par la lutte que se maintiennent les acquis, ce qui différencie clairement ces zones de celles des autres quartiers de la ville. La solidarité qui unit les habitants dans la lutte pour la légalisation des bâtiments construits, la résolution des problèmes d?infrastructure et d?éducation, a des conséquences sur les relations entre ceux-ci et la formation d?un ?nous? (Aslan 2004 : 87-176).

[5] L?espace du quartier, qui a commencé à se former dans la deuxième moitié des années 1970 (Barry 2000), est caractérisé par une forte proportion de migrants alévis, environ deux tiers de la population totale selon les estimations des acteurs interrogés3. Le quartier de Gazi compte 38 associations de hem?ehri4 sur les 251 de l?arrondissement de Gaziosmanpa?a (Bayraktar 2003 : 111). Malgré ces données, ce texte défend l?hypothèse de l?émergence d?une identité de quartier chez les jeunes qui y sont nés ou socialisés, et surtout de leur prise de distance vis-à-vis des réseaux de hem?ehri ; il interroge l?articulation ? et l?opposition éventuelle ? de ces différentes identifications5.

[6] Dans une première partie, nous analyserons la perception qu?ont les jeunes des réseaux et des associations de hem?ehri. Les conflits de génération les amènent à s?identifier au quartier et à développer des stratégies identitaires différentes de celles de leurs parents qui, eux, se situent dans le cadre des réseaux et des associations de hem?ehri. La seconde partie présentera les identifications alternatives des jeunes. Nous analyserons d?abord l?impact de l?identité alévie sur les réseaux de hem?ehri. Cette identité se recompose dans le contexte urbain comme une ?macro identité? englobant les identités régionales jusqu?à les occulter parfois dans les quartiers périphériques où la population alévie est importante.

[7] Puis nous nous intéresserons à l?impact des mouvements de gauche importants dans certains gecekondu, notamment du fait qu?ils ont contribué à la création de ces quartiers. Le troisième facteur d?identification est lié au quartier : le mouvement urbain de gecekondu crée ses propres affiliations, qui entrent parfois en concurrence avec les réseaux de hem?ehri. À cet égard, l?émeute de Gazi de mars 1995 constitue un événement décisif pour l?identification au quartier. Gazi est loin d?être le seul exemple de ce type de phénomène, mais sûrement le plus médiatisé (Dural 1996).

[8] Ces identifications peuvent être concurrentes ou au contraire se combiner. Dans la troisième partie, nous présenterons l?étude de cas de l?Association de H?n?s-Tekman, une association de hem?ehri qui parvient à encadrer les jeunes, tout en fonctionnant comme une institution relativement efficace en relation avec le quartier et ses différentes générations d?habitants.

[9] Étant donné que les associations de hem?ehri ont été constituées par les parents ? la première génération de migrants nés dans la province d?origine ? des jeunes dont il est ici question, il est inévitable que les premiers exercent une certaine influence sur les seconds. Mais les jeunes et leurs parents sont passés par des modes de socialisation et de parcours de vie très différents. Ils montrent des signes d?attachement différents aux réseaux de hem?ehri car leurs besoins dans les processus d?identification sont différents. Ainsi, les jeunes qui sont nés et/ou socialisés dans le quartier depuis leur enfance montrent des signes d?éloignement des réseaux de hem?ehri et même une relative diminution de l?identification au pays d?origine.

[10] La relation des jeunes avec la région d?origine de leurs parents est généralement distendue, et on peut en fait parler du quartier comme d?un territoire unique de référence. Cela tient à la rareté des contacts et à l?absence d?un projet de retour. En effet, pendant les premières grandes vagues d?exode rural, les relations avec le lieu d?origine (memleket) étaient fréquentes ? visite à la famille restée en grande partie au village, séjours estivaux afin de se procurer de la nourriture pour l?hiver ? ce qui est beaucoup moins vrai aujourd?hui.

[11] Au cours des entretiens, nous avons pu constater que beaucoup de jeunes ne sont que très rarement, voire jamais, allés dans leur village d?origine. Ils expliquent cela par le fait qu?ils n?ont plus de famille au village, ou seulement des cousins éloignés. Telle fut la réponse d?un de ces interlocuteurs : ?A quoi bon aller au village ! Tous les membres de ma famille proche et éloignée vivent désormais dans le quartier. Même si j?y vais, je n?y ai ni maison ni parents qui puissent m?accueillir?6.

[12] Plusieurs associations de hem?ehri essayent d?organiser des visites dans les villages pour tenter d?établir un contact entre la deuxième génération d?immigrés et sa région d?origine, mais ces visites tiennent plus du tourisme rural, à la différence des visites fréquentes et durables du début de l?exode rural qui produisaient un sentiment réel de double appartenance territoriale7. À cela s?ajoute le fait que les jeunes, contrairement à leurs parents, passent le plus clair de leur temps dans le quartier ; c?est ainsi qu?ils s?approprient le territoire et construisent leur identité.

[13] La faible fréquentation des associations de hem?ehri par les jeunes a été constatée par certains chercheurs. Marie Le Ray (2002 : 69) décrit ainsi le quartier de Mustafa Kemal Pa?a de l?arrondissement d?Ümraniye : ?La place des jeunes dans le discours des associations villageoises est [peu] claire. De fait, peu de jeunes fréquentent les cafés de ces associations et celles-ci n?ont pas toujours les moyens de financer les activités susceptibles de les intéresser?. Au cours de l?enquête de terrain, nous avons constaté parmi les jeunes de l?indifférence, voire de la méfiance vis-à-vis des associations de hem?ehri. Ce désintérêt s?explique par le fonctionnement des associations et par les fonctions que les adultes leur attribuent.

[14] Les associations de pays ont généralement une posture conservatrice et sont peu adaptées aux demandes des jeunes. Se voulant une famille élargie qui cherche à préserver les identités villageoises ou régionales, les associations tendent à valoriser les pratiques traditionnelles. Dans ce contexte, la place réservée aux jeunes et aux femmes est en bas de la hiérarchie, car l?âge et la position sociale, parfois telles qu?elles ont été fixées dans la région d?origine, déterminent l?influence des membres.

[15] Par conséquent, ces associations restent essentiellement, voire exclusivement, destinées aux hommes adultes. La présidence d?une association est en pratique interdite aux femmes et les locaux, qui fonctionnent comme des cafés traditionnels, leur sont largement fermés. L?association est utilisée par les parents pour contrôler les relations sociales de leurs enfants, un souci constant des adultes qui craignent les mauvaises fréquentations. Un jeune explique ainsi que : ?Nos parents exigent plutôt que nous fréquentions nos cousins, les enfants de nos hem?ehri, les gens qu?ils connaissent quoi??8.

[16] Le contrôle social des adultes sur les jeunes est important dans ces lieux intergénérationnels. Les jeunes, qui essayent généralement de s?éloigner du contrôle de leurs parents, évitent les lieux que les adultes fréquentent. C?est ce qu?explique Eyüp : ?Quand nous allons aux associations nous ne pouvons pas y trouver des gens de notre âge?9. Il faut ajouter que ce type de café ne peut pas convenir à une grande partie des jeunes des quartiers populaires, qui recherchent des lieux modernes, à l?occidentale, à l?instar de ceux que fréquentent les jeunes des classes moyennes des centres-villes.

[17] L?absence de mixité des associations entraîne également l?éloignement d?une partie des jeunes. Les griefs des jeunes concernent en outre le mauvais fonctionnement des associations, qui dissimulent parfois des activités illégales comme les jeux de hasard pour de l?argent10. De plus, elles sont souvent perçues comme des instruments au service d?intérêts personnels des dirigeants : ?Les Cemevi11 et les associations sont las même chose. Ce sont des lieux où l?on obtient des rentes de situation. Les gens qui se trouvent à la direction les instrumentalisent pour leur profit. Les associations de hem?ehri ne sont pas actives, sauf quelques-unes?12.

[18] Un autre souligne combien l?association divise la population du quartier en formant des groupes concurrents13. Quelques fois la raison de la non fréquentation est plus prosaïque : ?Je ne vais pas aux associations, il n?y a que de la fumée de cigarette et de l?alcool?14. À cela s?ajoute le discrédit sur ces associations dont les bureaux sont souvent fermés en dehors des périodes d?élections municipales ou nationales15.

[19] Dans ce contexte, les jeunes créent leur propre espace social pour garder leur autonomie et avoir le droit à la parole, s?éloigner le plus possible du contrôle social des adultes qui fonctionne par les réseaux associatifs, réaliser la mixité absente dans les associations de hem?ehri. La prise de distance des jeunes issus de l?immigration vis-à-vis des groupes d?appartenance de leurs parents contribue à la formation d?une nouvelle communauté de génération : ?Les jeunes, détachés des groupes d?appartenance jusqu?alors estimés naturels, cherchent à vivre leur situation collectivement : dans des cadres sociaux qui leur sont propres et en des lieux où ils se retrouvent, et dont l?espace urbain favorise la multiplication? (Villanova 1994 : 136-137). En pratique, deux cadres de mobilisation alternatifs aux associations de hem?ehri existent dans le quartier : les associations alévistes et les partis de gauche.

[20] L?identité alévie est traditionnellement fragmentée, et formulée essentiellement en référence à la famille élargie ou au village. Avec la formation d?associations alévistes16, elle tend à se généraliser et à se formuler sur des bases universalistes englobant tous les alévis du pays, occultant les différences entre eux. Les oppositions renvoient à des options idéologiques plus qu?à des origines régionales. Le groupe se définit par sa frontière. ?Etranger? (yabanc?) est une qualification utilisée fréquemment entre les alévis, pour désigner le ?non alévi?, sous-entendu ?sunnite?. Elle est utilisée dans le langage courant : ?C?est un ami, il n?est pas étranger?, ?ne mariez pas votre fille avec un étranger?, etc. (Okan 2004 : 29-33). Ainsi un ?pays?, même originaire d?un village proche devient un ?étranger? ; par contre quelqu?un qui est différent par son identité régionale peut ne pas être étranger s?il est alévi.  

[21] Il y a une certaine concurrence entre les associations alévistes et celles qui sont fondées sur le hem?ehrilik. Les associations alévistes peuvent fonctionner comme des groupes de solidarité créant une ?parenté fictive?17. En premier lieu, l?identification alévie, à l?origine de cette ?parenté fictive?, est en concurrence avec les réseaux à base régionale. Il peut s?agir d?un détachement vis-à-vis du pays d?origine pour privilégier d?autres formes d?identification ; ainsi les différences régionales perdent de leur poids en faveur de l?identité alévie. En second lieu, l?alévisme fonctionne comme un instrument de fragmentation dans le contexte des allégeances de type départemental. Les alévis peuvent préférer une stratégie d?identification qui privilégie l?adhésion à une sous-préfecture (qui est à majorité alévie) contre telle inscription identitaire de type départemental dans le contexte d?une population à majorité sunnite.

[22] En somme, malgré l'insuffisance de l'encadrement des jeunes alévis par la Cemevi du quartier, et les critiques dont elle est l?objet (sa direction est accusée d?incompétence, de soumission à l?Etat, et d?empêcher la participation des jeunes aux décisions), les associations alévistes sont le cadre principal de la collaboration des habitants du quartier. L?alévisme dépasse le régionalisme, constituant en soi une identité de quartier comme le montre l?utilisation récurrente de l?expression ?peuple de Gazi? (voir infra).

[23] La relation des groupes de gauche radicale avec les alévis remonte quasiment au début de l?exode rural. Économiquement défavorisés, ceux-ci formaient un prolétariat ; leur hétérodoxie en faisait par ailleurs un groupe minoritaire cible de la droite radicale, et donc un partenaire pour les différents courants de gauche. Dans les années 1960 et 70, les réseaux alévis des quartiers périphériques ont croisé les réseaux de gauche qui les ont aidés à construire ou garder leurs gecekondu (Aslan 2004) ; les étudiants alévis jouaient un rôle essentiel d?intermédiaire. La poésie alévie a même été réinterprétée en jouant sur le sens des mots ou en adaptant des textes pour faire de ces oeuvres une apologie du socialisme révolutionnaire18.

[24] Aujourd?hui les groupes de gauche, auxquels les jeunes adhèrent beaucoup plus que leurs parents, leur donnent l?occasion d?une prise de distance par rapport aux réseaux hem?ehri. Chez les adultes, au contraire, ce sont les réseaux de hem?ehri qui fonctionnent comme relais des partis politiques, au niveau du quartier et de l?arrondissement. Pourtant, alors que les groupes de gauche dévalorisent ? dans le discours du moins ? les attaches liées au hem?ehrilik, en pratique ils recrutent aussi par le biais de ces réseaux. Une fois les jeunes intégrés à un mouvement de gauche, en revanche, ils se détachent de l?identification au territoire d?origine, en faveur de l?identité de gauche à vocation universelle.

[25] Au cours de notre recherche de terrain, nous avons rencontré des fortes critiques à l?encontre des réseaux et associations de hem?ehri, et des associations alévistes, de la part des sympathisants des groupes de gauche. Ainsi, ces propos du dirigeant de la section de jeunes d?EMEP (Eme?in Partisi - Parti du Labeur), seul parti de la gauche légale ayant une antenne au sein du quartier : ?Des associations comme le Cemevi ne doivent pas se mêler de politique. Les associations entretiennent des sentiments chauvins, elles font du régionalisme radical?19.

[26] Les groupes de gauche participent à la création d?une mythologie du quartier de Gazi, centrée sur la tradition de ?résistance? de ses habitants. À travers l?abondante littérature sur les événements de Gazi, leur participation aux commémorations des événements de 1995, leur contribution à la patrimonialisation matérielle (comme le Panthéon des Martyrs de Gazi)20 et spirituelle (par l?hymne de Gazi composé par un groupe de musiciens engagés)21, ils participent à la formation d?une identité spécifique.

[27] L?identité de quartier se manifeste également à travers le processus de création et le fonctionnement du ?Parlement du Peuple de Gazi?, créé le 5 octobre 1996, issu de l?inaptitude des autorités légales à résoudre les problèmes du quartier, qui a essayé de créer des institutions parallèles encadrant les habitants. Cette initiative a échoué à cause des divergences à l?intérieur des groupes et de la ?pression des forces sécuritaires?, selon l?ancien maire du quartier lui-même associé à cette initiative22.

[28] Enfin, une troisième identification alternative est le quartier. À cet égard, les émeutes de 1995 ont eu un rôle important dans la construction du quartier comme identité. Les émeutes des 12-15 mars 199523 dans le quartier de Gazi peuvent être désignées comme ?macro événement? au sens de Khosrokhavar (1997 : 180), qui utilise le terme pour le cas des émeutes de banlieue en France : ?Par macro événement, il faut entendre des événements dans lesquels se déroulent des formes d?action et de mobilisation en groupe d?une certaine ampleur dans des quartiers où sont impliquées des catégories sociales plus ou moins difficiles?.

[29] Ces émeutes ont été organisées essentiellement par des adolescents, ce qui a eu pour effet d?accentuer le sentiment de singularité des jeunes du quartier. C?est à partir de cette singularité qu?il faut comprendre la formation du discours de ?la jeunesse de Gazi? qui s?est construit à la fois de l?intérieur par les jeunes eux-mêmes, et de l?extérieur par le discours médiatique auquel les jeunes sont sensibles (Poujol 2001, Yücel 2001, Pérouse 2004). Depuis l?émeute de Gazi, les expressions telles que ?le peuple de Gazi?, ?la jeunesse de Gazi? ou ?les jeunes de Gazi? sont très présentes aussi bien dans le discours médiatique que dans celui des habitants du quartier ; elles sont également reprises sur des pancartes lors de certaines manifestations.

[30] Beaucoup de jeunes que nous avons interviewés sur ce sujet nous ont affirmé avoir eu conscience d?être habitant du quartier et s?être sentis liés par un destin commun après cet événement. Certains jeunes politiquement engagés ont insisté sur le fait que cette épreuve a contribué au dépassement du ?cercle vicieux des réseaux de hem?ehricilik?24 et fortifié les liens entre les jeunes originaires de différentes régions. Au-delà des jeunes, l?oppression des forces de sécurité fait naître un sentiment de marginalisation et d?exception chez les habitants (Pérouse 2004). D?après une recherche entreprise juste après les émeutes de 1995, une grande partie des habitants de Gazi pensent qu?ils ont subi ces événements parce qu?ils sont alévis (?ahin 2000 : 63). De même, indépendamment de leur identité politique, les personnes interrogées déclaraient ne pas avoir été surprises par un tel événement, et estimaient qu?il se reproduirait probablement (?ahin 2000 : 63).

[31] Ces identifications sont parfois cohérentes et se renforcent, ou peuvent au contraire entraîner des conflits d?allégeance. Nous avons remarqué, au cours des enquêtes de terrain, que les personnes originaires des départements à forte concentration de populations alévies, essentiellement ceux de la région de Tunceli, sont plus attachés à leur pays d?origine : dans ce contexte l?alévisme et le hem?ehrilik, ainsi que l?identité kurde/zaza se trouvent dans une totale complémentarité25, formant une triple ?parenté fictive?.

[32] L?appartenance territoriale implique simultanément une identification ethnique (kurde/zaza et alévie) et politique (de gauche radicale), ainsi qu?une identification à un territoire martyr par le souvenir des révoltes de Dersim de 1937-193826. En revanche, les autres alévis peuvent se trouver soit dans un cadre d?identification à l?échelle fragmentée du département, s?il s?agit d?une forte concentration alévie, ou à l?échelle de la sous-préfecture au sein d?un département à majorité sunnite, soit dans un détachement relatif par rapport au pays d?origine27.

[33] Puisque le hem?ehrilik peut s?articuler à d?autres modes d?identification, certaines associations de hem?ehri parviennent, en les combinant, à encadrer les jeunes. Mais il faut par ailleurs que leurs convictions politiques et idéologiques soient en phase avec celles des jeunes, et qu?elles proposent des activités qui leur soient destinées.

[34] L?Association d?entraide et de solidarité des villages de H?n?s-Tekman28 a été créée en 1991 ; c?est l?une des six plus anciennes associations de hem?ehri du quartier de Gazi. D?après des membres de la direction, elle compte 700 membres sur environ 4 000 hem?ehri tous originaires des villages des arrondissements de H?n?s et Tekman du département d?Erzurum29. L?association a ses propres équipes de danse folklorique et de football, qui participent à des concours.

[35] Les pique-niques, organisés depuis 14 ans par l?association dans une forêt proche du quartier, ont connu un succès et ont vu la participation de milliers d?habitants du quartier, y compris les hem?ehri non-membres de l?association et même les non hem?ehri. Les activités féminines ont démarré rapidement, grâce à la section des femmes inaugurée le 8 mai 1993 avec la ?journée des femmes travailleuses?.

[36] Selon son président, ?Le but de l?association est de faire des choses pour ce quartier et de le moderniser. Nous intervenons aussi lors des élections au niveau de la mairie d?arrondissement de Gaziosmanpa?a et de quatre quartiers de Gazi?30. La volonté de l?association d?être identifiée au quartier est perceptible à travers l?exemple suivant : lors des élections municipales de mars 2004, le président de l?association qui était candidat à la mairie quartier (muhtarl?k) avait préparé des affiches où figuraient sa photo et celles des membres de son conseil de quartier avec leur nom, date de naissance et pays d?origine (memleket). Or dans cette dernière rubrique on pouvait lire : ?Quartier de Gazi?, tandis que sur les affiches des autres candidats figuraient le lieu de naissance du ?conseil du quartier?.

[37] Connue comme un centre plutôt actif dans le quartier par rapport à une grande partie des organisations de ce type, l?association a décidé d?augmenter la participation des jeunes en créant en 2004 une section de jeunes, qui compte une soixantaine de membres31. Son bureau est formé de neuf membres, dont un président. Nous avons pu discuter avec cinq d?entre eux de leurs activités et des motivations qui les ont poussés à revendiquer la création d?une section de jeunes au sein de l?association32.

[38] Les membres sont d?origine sociale assez modeste : ce sont des hommes et femmes de 21 à 26 ans, mariés pour plusieurs d?entre eux, tous sans diplôme et ouvriers, à l?exception du président qui tient un commerce dans le quartier. Selon lui, par le passé, l?association ne donnait pas aux jeunes la place qu?ils méritent et la création de la section correspond à un réel besoin. Le premier de ces besoins est de répondre au faible niveau d?instruction des jeunes, comme d?ailleurs celui de leurs parents33. Le président de la section explique son souci ?de procurer aux jeunes de connaissances? dans un contexte défavorable où manquent équipements culturels et sportifs. La précarité économique et le chômage, considérables surtout chez les jeunes, rendent difficile sa mission. Les membres de la section interrogés sont tous d?accord sur l?accès insuffisant des jeunes aux activités culturelles.

[39] Conscients de cette faiblesse et soucieux de la dépasser, les membres de la section ont axé leurs premières activités sur le domaine culturel. Mis à part les cours d?informatique pour les jeunes, peu développés en raison du manque de matériel, ils ont concentré leur énergie sur l?organisation de cours de théâtre, de danses et musique folkloriques, et d?animations littéraires autour de la poésie34. Les cours sont effectués de manière bénévole par des professeurs en grande partie non-membres des réseaux de pays. Ceux-ci sont recrutés grâce aux relations de l?association, bien implantée dans le quartier d?après les membres de la section des jeunes35. La participation d?acteurs non membres du réseau comme bénévoles nous montre que par le biais de ces activités destinées aux jeunes, l?association parvient à mobiliser en dehors du cercle des hem?ehri.

[40] L?autre intérêt de ces activités culturelles et folkloriques est qu?elles permettent la réhabilitation du contrôle des aînés sur les jeunes. Pour les parents, l?idée est que la participation de leurs enfants à ces cours permettrait de les éloigner des mauvaises fréquentations ; ils sont vus comme étant des lieux de socialisation contrôlés/contrôlables par les frères/s?urs aînés et par les parents mêmes. Le président de la section a notamment fait allusion à la nécessité de sauver les jeunes de la ?culture des cafés? (kahve kültürü) et des birahane (tavernes où l?on consomme plutôt de la bière). Il a insisté sur la dégradation culturelle générée par l?oisiveté, par l?augmentation de la consommation d?alcool et de stupéfiants, et par l?apolitisme qui en serait à la fois la cause et la conséquence.

[41] Le président a par ailleurs souligné l?insuffisance de communication entre les parents et leurs enfants, et l?absence de relations entre les personnes originaires de H?n?s-Tekman. Selon lui, même si la migration ne date que d?une vingtaine d?années, ?les jeunes ne se connaissent pas, leurs relations sont coupées?. Le discours développé concerne en somme la bonne moralité des jeunes, et place au second plan le maintien du lien hem?ehri et la survie d?une culture propre.

[42] On a vu au début de ce texte que les jeunes ont le même type d?argument à l?encontre de leurs aînés et des associations de pays que ceux-ci fréquentent. On voit ici que le hem?ehrilik n?est pas en soi une grammaire des relations sociales, il n?en est qu?un aspect, à l?intérieur du quartier et au sein d?un groupe donné. Les associations de pays s?intègrent au paysage social, reflétant les tensions entre générations : tentatives d?autonomisation des jeunes versus contrôle social des aînés.

[43] Le souci affiché par la direction de l?association de H?n?s-Tekman d?empêcher la participation des jeunes aux activités politiques illégales sous-entend qu?elle est en concurrence avec les groupes politiques illégaux, concurrence générationnelle autant qu?idéologique. Ainsi l?association s?inscrit dans une vision politique de gauche légaliste. Cela se traduit par les tentatives d?associer les jeunes à la direction de l?association : les dirigeants vont jusqu?à déclarer qu?ils accepteraient avec plaisir de laisser leur place aux jeunes. Au-delà du caractère convenu de ces propos, ils signalent une importance donnée aux jeunes qui contraste avec les autres associations.

[44] Les activités et les rituels instaurés au sein de la section des jeunes ont une connotation politique clairement affichée : l?assemblée convoquée pour le renouvellement de son bureau, en mai 2005, a commencé par une minute de silence au garde-à-vous pour les ?Martyrs de la Révolution?36. Après avoir présenté le bilan de la section sous un angle positif, et les problèmes rencontrés dans son fonctionnement, le discours du président a attiré l?attention sur les problèmes sociaux de la Turquie, et surtout sur ceux de la jeunesse et du quartier, sans aucune allusion au pays d?origine ? si ce n?est lors de la brève présentation du groupe folklorique.

[45] Un tel discours nous conduit à penser que l?ouverture aux jeunes des associations de hem?ehri, même si elle reste limitée, pourrait dépendre de buts dépassant le contexte du pays d?origine. L?association a sa propre revue, où est patente la volonté de former une conscience politique et de renforcer la formation intellectuelle des membres37 : on y trouve la critique du ?néolibéralisme? qui corrompt la jeunesse, celle du système politique en Turquie, de la police dans le quartier. L?alévisme n?est pas un sujet aussi récurrent que ceux qui ont été cités ci-dessus, cela n?empêche pas qu?un article finisse par l?hémistiche de Pir Sultan Abdal ?Gelin Canlar bir Olal?m? [Venez, âmes, ne formons plus qu?un], qui était devenu le slogan des milieux de gauche depuis 1970. Nous sommes donc en présence d?une vision essentiellement politisée, et non pas traditionnelle, de l?alévisme.

[46] Les membres de la section des jeunes déclarent pourtant combien ils sont soucieux de ne pas faire de politique au sein de l?association : ?Nous répétons à tout le monde que chacun, en entrant dans l?association, doit laisser derrière soi son identité politique?. Ce discours pourrait paraître en contradiction avec ce que nous avons expliqué plus haut ; ce d?autant qu?une partie de membres de la commission a un passé politique de gauche dans d?autres associations. Mais ce discours n?est pas un éloge de l?apolitisme. L?intérêt de ce détachement vis-à-vis de ?la politique? est de ne pas se positionner frontalement en concurrence avec les groupements politiques présents dans le quartier, qui représentent pour la plupart, comme on l?a vu, la gauche illégale.

[47] Au sein de l?association, cela permet d?éviter une fragmentation des membres appartenant à des organisations différentes, et éventuellement de les rallier peu à peu à la gauche légaliste. Enfin, l?activisme politique légitime est perçu au sein de l?association comme devant être local et s?insérer dans la vie du quartier. L?un des membres de la commission exprima clairement cette position : ?C?est quoi [faire] de la politique ? Pour moi la politique, c?est se sentir responsable [des problèmes] des jeunes et faire quelques choses pour les résoudre?.

Notes sur une soirée de la section jeunes de l?association de H?n?s-Tekman

[48] L?association a accordé beaucoup d?importance à la soirée organisée en mai 2004, premier spectacle monté par la section des jeunes, dont une vidéo nous a été donnée par les membres de la section. Cette fête répondait entre autres au souci d?établir un contact entre les jeunes et leurs parents ; elle s?est déroulée dans une salle du sous-sol de l?immeuble où se trouve l?association, sommairement aménagée pour l?occasion. Malgré la modicité de l?organisation, les organisateurs sont parvenus à drainer un groupe d?une centaine de spectateurs enthousiastes, femmes, hommes, jeunes enfants confondus, qui n?ont pas pu prendre tous place dans la salle.

[49] Le spectacle débute par un duo de ba?lama (luth anatolien), membre du groupe de musique de l?association, interprétant des nefes (poésies chantées alévies), auquel succéda un tour de chant folklorique (uzun hava). Après ce petit concert, le bureau de la section jeunesse a présenté le bilan de ses activités, avant de laisser la place au président en exercice de l?association et à ses prédécesseurs, qui ont fait chacun un discours, en insistant sur leur désir de passer le flambeau aux jeunes du quartier, et demandant aux parents de soutenir ces jeunes dans leurs activités. Une pièce de théâtre a ensuite été jouée, sorte de farce sur les luttes d?appropriation de l?eau dans les villages. Les personnages habillés en paysans, portant de fausses moustaches, ont déclenché l?hilarité des spectateurs en imitant l?accent des paysans de leur région.

[50] Ce type de théâtre racontant la vie rurale ou celle des gecekondu est assez populaire dans les quartiers périphériques ; il exprime une certaine nostalgie derrière la dérision qui signifie d?après nous la réelle intégration à la ville et l?éloignement de la vie traditionnelle. La pièce de théâtre a été suivie d?un récital de poésies accompagné de ba?lama, un jeune homme récitant les vers d?un poète engagé, Ahmed Arif, et un poème sur les ?martyrs? de Sivas38. Le poème intitulé ?Sivas brûle? a reçu les applaudissements des spectateurs. Le spectacle continue par un ?uzun hava?, chanson folklorique en kurde, chanté par un autre jeune homme habillé en berger. Après une nouvelle pièce de théâtre, la soirée s?est poursuivie par un autre récital de poésie engagée, suivi de chansons folkloriques en turc et en kurde. Des danses folkloriques ont clos la soirée. Au final il s?agissait d?une soirée culturelle combinant une esthétique politisée et un sentiment de nostalgie.

[51] L?objet de ce texte était de questionner le poids du hem?ehrilik et le pouvoir de mobilisation des associations de pays sur les habitants des périphéries des métropoles de Turquie. Dans ce contexte, différentes formes d?identification politique, ethnique ou confessionnelle sont concurrentes, alors même que le quartier définit une alternative territoriale à celle du pays d?origine. Dans cette situation, la survie des associations de pays passe probablement par une redéfinition de leur fonctionnement et un élargissement de leurs objectifs.

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Notes
1 Voir comme exemple ??stanbul Hem?ehricili?in Ku?atmas? Alt?nda?, Zaman, 03/05/2002.
2 Ce sont les quartiers de Zübeyde Han?m (après le découpage de 1984), Yetmi?be?inci Y?l et Yunusemre (depuis celui de 1998). Pour les détails sur les redécoupages administratifs, voir (Pérouse 2004 : 189).
3 Voir aussi à ce sujet Evrensel, 15/06/1995.
4 Selon le président de l?Association de H?n?s-Tekman, mai 2004.
5 Les entretiens ont été réalisés avec des jeunes de 17 à 25 ans (dont un tiers de filles) tous habitants du quartier de Gazi depuis leur enfance. Le statut de ?jeune? - avec ses pratiques attendues comme la fréquentation de certains lieux - renvoie ici plus au statut de célibataire (situation de pratiquement tous les interviewés) qu?à l?activité professionnelle. D?un point de vue professionnel, la majorité d?entre eux étaient ouvriers, d?autres étudiants ou lycéens, petits entrepreneurs, chômeurs. En fait, peu appartiennent à la classe moyenne, la plupart étant issus des couches populaires. Par ailleurs, tous sont issus de l?immigration rurale et tous sont alévis (aucun sunnite), la plupart de Cappadoce Orientale (Sivas, Tokat), mais une minorité importante sont kurdes zazaphones alévis (Sivas, Tunceli, Mu?, Erzurum). Sur un plan politique ils sont sympathisants de la gauche radicale turque (DHKP-C essentiellement), kurde (PKK), de la gauche légale (EMEP), des sociaux-démocrates (CHP). Rares sont ceux qui se disent apolitiques.
6 Erhan, 19 ans, lycéen originaire de Sivas, avril 2002.
7 Une partie de la première génération envisage d?ailleurs un éventuel retour au village pour la retraite ; ce fait ne concerne pas les jeunes.
8 Emrah, 21 ans, ouvrier, sympathisant de la gauche radicale, originaire de Sivas, septembre 2001.
9 Entretien avec Eyüp, 17 ans, lycéen originaire de Sivas, mars 2001.
10 À ce propos, un des jeunes interrogés expliquait : ?On ne va pas dans les associations de hem?ehri, on va dans les endroits que les jeunes fréquentent. Ces associations ne remplissent pas leur fonction, toutes sont créées par intérêt ; là-bas ils s?adonnent aux jeux de hasard?. Ahmet, originaire de Malatya, 22 ans, chômeur, titulaire du certificat d?études, août 2002. Un autre tint les propos suivants : ?Je ne vais pas à notre association. Dans les locaux, ils jouent aux jeux de hasard. Ce sont des cafés en fait. Les gens ne se réunissent à l?association que lors des enterrements. Ils organisent un pique-nique une fois par an et je participe à cette activité. Ça serait bien si les associations faisaient ce pourquoi elles sont faites. On pourrait ouvrir une bibliothèque, acheter des ordinateurs??, Erhan, 19 ans, lycéen, originaire de Sivas, avril 2002.
11 Littéralement ?maison de réunion? : endroit destiné aux cérémonies religieuses alévies. Voir, à ce sujet, Elise Massicard (2005 : 152-154).
12 Canan, 27 ans, originaire de Sivas, sans diplôme, apprentie en pharmacie, avril 2002.
13 Ali, 24 ans, originaire de Tunceli, sans diplôme, militant socialiste, chômeur, septembre 2002.
14 Mehmet, sans diplôme, ouvrier au chômage, 22 ans, originaire de Tunceli, avril 2002.
15 Entretiens avec les dirigeants de l?Association de H?n?s-Tekman, mai 2004.
16 A propos de la distinction entre ?alévi? et ?aléviste?, se reporter à Massicard (2005).
17 Il s?agit de la traduction de fictional kinship, repris de Holy, qui désigne les relations sociales quasi parentales des régions rurales importées en partie en ville et servant à élargir l?espace de l?amitié, de la solidarité, et les réseaux de parenté (Tezcan 1991 : 413-6, 424). Dans ce contexte, nous pouvons interpréter le hem?ehrilik comme une relation de parenté fictive (Tek?en 2003 :5).
18 Par exemple le fameux poème de Pir Sultan Abdal : ?Venez compagnons, restons ensemble / Luttons contre les infidèles / Exerçons la vengeance de Hossein [petit-fils de Mahomet tué par l?armée des califes omeyyades] / Venez compagnons, restons ensemble / Luttons contre ces hommes cruels / Défendons le droit des pauvres?.
19 Ferhat, 21 ans, originaire de Mu?, ouvrier, titulaire du baccalauréat, avril 2002.
20 Ce panthéon a été financé en partie grâce à une ?soirée de solidarité avec le Peuple de Gazi?, organisée en Allemagne, en mai 1995, par des artistes (Kahyao?lu 2003 : 257-258).  
21 ?Depuis des pauvres bidonvilles de Gazi / Désormais dans les rues coule la haine / Les drapeaux de notre Libération / Ont flotté sur les barricades / La pierre, le bâton, l?essence sont des armes entre nos mains / Notre force vient de notre amour pour la Patrie / Pour une vie libre et digne / La lutte est notre honneur / Si tu nous soutiens, si tu dis : c?est mon combat / Ce feu embrasera tout / Nos pas font trembler la terre et le ciel / Notre révolte grandit / Même s?ils ont des tanks, des canons / Ces hommes cruels ont peur / Les femmes, les hommes, les prolétaires / La haine du peuple déborde / La terre où l?on a versé le sang / On ne la donne pas à l?ennemi / Allez au secours du front de libération / La victoire nous attend / Notre révolte grandit / La victoire nous attend?. Cet hymne (Gazi Mar??) figure dans l?album du Grup Yorum, ?Geliyoruz? (Nous venons) de 1997.
22 Entretien avec l?ancien maire du quartier, avril 2002.
23 Pour une description des événements, voir Poujol (2001).
24 Le suffixe ?ci? est ici une façon de personnifier le mot, désignant ?ceux qui font du hem?ehrilik? ; il prend alors une connotation péjorative et se rapporte ainsi à ceux qui menacent la nation turque : les ?séparatistes? (bölücü, et son substantif bölücülük), à savoir les Kurdes, et les ?islamistes? (islamc? - islamc?l?k). Sur ce point, se rapporter au texte introductif du dossier.
25 On peut citer les propos d?une interlocutrice combinant clairement l?identité alévie et l?identité de pays. À la question : ?Accepteriez-vous un prétendant au mariage qui ne soit pas alévi ??, elle répondit : ?La personne que je vais choisir doit être originaire de Tunceli, comme moi. Je ne peux pas en accepter un autre?, puis poursuivit : ?pour moi, ce qui est primordial c?est l?alévisme? ; Alev, 18 ans, native du quartier de Gazi, avril 2002.
26 Dersim est l?ancien nom de Tunceli.
27 Ce phénomène d?aliénation relative face aux hem?ehri d?origine sunnite s?observe aussi dans les régions d?origine des migrants comme à Sivas (Okan 1996 : 68-72).
28 H?n?s-Tekman Köylüleri Yard?mla?ma ve Dayan??ma Derne?i. H?n?s et Tekman sont deux sous préfectures voisins du département d?Erzurum différenciés des autres par la forte présence des alévis kurdophones. Tekman était un village de H?n?s jusqu?à 1946. Voir pour les détails: http://www.hinisim.com/, http://www.tekman.gov.tr/.
29 Entretiens avec les membres de la direction de l?Association, mai 2004.
30 Idem.
31 Entretien avec le président de l?Association, Kaz?m Aç?kgöz, mai 2004.
32 Un entretien avec le président de section, puis un entretien collectif avec plusieurs  de ses membres ont été réalisés au siège de l?association, en octobre 2004.  
33 Le président a résumé ainsi le problèmes : ?parmi les 60 membres de la section des jeunes, seuls 8 à 10 ont une certaine instruction, sont allés au lycée ou au-delà?. Entretien avec Kaz?m Aç?kgöz, mai 2004.
34 Les cours de théâtre, de folklore, de musique peuvent encadrer une cinquantaine d?élèves. D?après les déclarations des membres, les parents poussent leurs enfants à suivre ces cours. La mixité ne cause pas de problème pour les parents sauf quelques cas isolés.
35 Entretiens avec les membres de la section jeunesse, octobre 2004.
36 ?Martyrs de la Révolution? reste un concept large qui pourrait faire référence aux militants et aux sympathisants de la gauche radicale assassinés ou exécutés, sans distinction : les intellectuels de gauche assassinés ainsi que tous les gens qui ont trouvé la mort par une attaque des groupes armés fascistes.
37 Citons par exemple la publication de la Déclaration Universelle des Droits de l?Homme dans le numéro 3 (juin 2002), d?un article intitulé ?Pourquoi les Instituts de Villages?, de la ?Déclaration Universelle des Droits de l?Enfant? et d?un article sur le ?Nouveau Régime des Biens entre époux? dans le numéro 2 (décembre 2001).
38 Ce sont les 37 personnes venues à Sivas pour participer à une manifestation culturelle alévie et qui sont mortes dans l?hôtel mis à feu par les manifestants de droite radicale le 2 juillet 2003. Pour une analyse, voir Elise Massicard (2005 : 70-73).